La Vancouvéroise Robyn Jacob est un bel exemple de fluidité identitaire dans le monde de la musique contemporaine. Elle a connu ses premiers succès médiatiques avec le band avant-pop Only a Visitor, puis ensuite avec Gamelan Bike Bike, un groupe de fusion post-gamelan. New Forevers est un premier album de compositions ‘’sérieuses’’, traduction : contemporaines classiques.
Ici, il s’agit principalement de créations chambristes pour percussions, avec quelques apparitions d’un alto et de voix. L’œuvre initiale est un diptyque intitulé Portals. Le premier, The Offing, est granulaire et se construit lentement pour devenir plus minimaliste en termes rythmiques et répétitifs, alors que la deuxième partie, The Verge, ajoute un alto aux percussions déjà présentes dans un édifice sonore évolutif. Ça débute dans une atmosphère ultra dénudée, comme un acouphène induit par de longues notes tenues (alto) accompagnées par de délicats tintements percussifs, mais aussi de claviers (marimba, xylophone?) frottés à l’archet. Vers le milieu du mouvement, l’alto devient plus lyrique, chantant. Puis, retour au tempérament du début avec un ondoiement sonore étoffé, plus charnu. Très très zen.
La plupart des compositions de Robyn Jacob sont inspirées d’un environnementalisme très actuel. C’est le cas de Portals, qui semble osciller entre inquiétude et espoir. La pièce suivante, celle qui porte le titre de l’album, New Forevers, est encore plus explicite. La référence à la source de l’œuvre est le concept de ‘’soin perpétuel’’ des Premières Nations. L’idée est d’élaborer une vision du développement d’un espace naturel qui puisse s’arrimer avec le maintien de sa santé et de sa viabilité à très long terme. Jacob en profite pour dénoncer les conséquences des activités d’une mine d’or près de Yellowknife (Territoires du Nord-Ouest). 237 000 tonnes de trioxyde d’arsenic, résidus des forages, sont gardés congelés à plus de 75 mètres dans le sol. Un plan de ‘’soins perpétuels’’ est élaboré par la Première Nation Dene de la région pour éviter que les contaminants n’empoisonnent, un jour, l’environnement.
La musique émerge doucement dans une atmosphère sombre pour s’élever graduellement vers une luminosité affirmée. Par-dessus, des textes récités (spoken word), ou chantés, répétant des informations comme ‘’237 000 tonnes’’, ‘’dix mille générations’’ (avant la dissolution des polluants), ‘’75 metres underground’’, ‘’Dust’’, ‘’Water’’, ‘’Arsenic’’, ‘’Enough to kill the world twice’’, etc. La pièce est une puissante charge contre l’exploitation éhontée de l’environnement par les multinationales, qui font des dégâts sans en assumer les conséquences. Bien que ce ne soit pas ma préférée dans le programme, elle demeure assez marquante.
Pith est une courte pièce de cinq minutes pour vibraphone solo, superbement interprétée par Alexander Haupt, du collectif montréalais Architek Percussion. La compositrice réussit à générer des sonorités étonnantes de cet instrument, dont des éclats atones et sourds, comme si l’instrument était plutôt fait en bois. Ajoutez à cela des nuances fortement marquées, allant crescendo et decrescendo, et vous avez ici une pièce de concert idéale pour impressionner sans ennuyer.
Collective Ungraspable est une plage substantielle d’environ 16 minutes. Elle est construite avec une infinie subtilité, grâce à des textures microscopiques, d’une finesse millimétrique. L’ensemble étatsunien So Percussion est à la hauteur de la tâche arachnéenne, et donne vie à cet univers archi délicat, qui oblige les musicophiles à tendre l’oreille attentivement afin de ne rien rater du bruissement sonore qui se déroule. La caisse claire est utilisée avec particulièrement de détails et de dextérité.
L’album se conclut sur la pièce Transference and Zoosemiotics. Des cloches à vache, accordées sur différents pitch, et des woodblocks tracent des lignes complexes qui s’entrecroisent dans une énergie post-minimaliste, avant de transmettre leur énergie doucement frémissante au vibraphone, soutenu par le ronronnement lointain du bass drum. Très poétique et même envoûtant.
Les Montréalais Architek Percussion et ses solistes sont les principaux interprètes de cette musique souvent gracieuse, et ils sont très bons. Saluons également la présence de Marilou LePage à l’alto et du duo piano/percussions SHHH!! Ensemble.
Robyn Jacob sait construire des trames évocatrices, empreintes de beauté et d’une force narrative aussi ingénieuse que séduisante.






















