L’Irlande est un objet qui stimule l’imaginaire. Une île qui baigne dans la mer, mais surtout une culture et un peuple qui baignent dans une mémoire de brouillard et d’écume. C’est cette Irlande mâtinée de symboles et de tendres impressions, ainsi que de fougue et d’empoignes, que le chorégraphe Michael Keegan-Dolan a voulu présenter au public montréalais hier avec ce Mám (qui a plusieurs significations en gaélique, allant de col de montagne à obligation à ‘’en avoir plein les mains’’) , créé en 2019. Une vingtaine de danseurs et de musiciens occupaient pleinement la scène du Théâtre Maisonneuve.
Parlant de visions fantasmagoriques, c’est d’ailleurs sur une scène initialement inquiétante qu’est lancée la pièce. Un personnage à tête de bouc, tenant un concertina (un petit accordéon hexagonal) se tient derrière une fillette couchée en robe blanche. Apparaissent une dizaine d’autres personnages, masqués. Mais que se passe-t-il? Rassurez-vous : l’honneur est sauf, les masques se lèvent, l’homme-bouc est un musicien qui commence à interpréter une mélodie de style traditionnel alors que les autres commencent à s’agiter, en semblant vouloir sortir de leurs esprits des souvenirs camouflés.
Le concertina poursuit sa lancée, les danseurs tournoient et s’organisent. Métaphore, peut-être, de la naissance d’un peuple dans le mystère et la magie. Car, dans la mythologie celtique d’Irlande, l’homme-bouc (Púca) est un personnage important, redouté car farceur, mais pas forcément méchant. Puis, Puck Fair (Aonach an Phoic) est une fête traditionnelle, l’une des plus anciennes d’Irlande, qui se déroule chaque année du 10 au 12 août à Killorglin, dans le comté de Kerry. Incidemment, c’est à Kerry que le chorégraphe a puisé son inspiration pour sa chorégraphie.
La fête prend son envol, toujours au son du concertina qui n’arrête pas une seconde pendant la première partie du spectacle, environ 35 minutes! Les mouvements de la troupe s’entrecroisent, les élans s’envolent puis se distillent les uns dans les autres, quelques pas de deux interrompent les célébrités, qui tournent parfois au vinaigre et au tangage d’ivresse (on le sait, les Irlandais se battent et se saoulent. Les Gaulois n’avaient rien inventé. Ils étaient en partie celtes eux aussi, d’ailleurs). Parfois deux groupes crient viscéralement les uns vers les autres. Parfois aussi, deux individus tournoient sur eux-même comme des derviches, mais avec des chaises dans les mains! Je me suis dit que si l’un ou l’autre en échappait une, ça pourrait être catastrophique. Mais bon, j’ose imaginer qu’elles étaient attachées, d’une manière ou d’une autre.
La deuxième partie apporte un contraste assez frappant, avec l’arrivée soudaine de tout un orchestre en support au concertina solo, qui commençait, je serai honnête, à étirer la sauce, malgré sa remarquable virtuosité.
Un violon, donc, s’ajoute, ainsi qu’un piano et un synthétiseur, une contrebasse, une batterie, un hautbois/cor anglais, une guitare. Cette partie s’amorce sur un solo de violon (une fantaisie de Telemann).
C’est un raffinement euro-continental qui évoque, peut-être, une certaine européanisation de l’Irlande, et la confrontation entre ses racines et celles du continent. Les danseurs commencent par assister, comme on le ferait devant un film, au spectacle musical. Puis, à l’instar de l’orchestre qui ajoute du muscle et de la modernité, les danseurs interviennent, dans des échanges parfois symbiotiques, parfois conflictuels. On devine le combat entre l’adaptation et la résistance, entre le cosmopolitisme et le nationalisme, entre le monde et les racines du terroir. Ces échanges occupent la deuxième partie, dont la musique se fait groovy, parfois menaçante d’une façon contemporaine dissonante.
Un passage empreint de sensualité évoque un retour au bercail, ou aux sources : l’un des danseurs (James Southward) embrasse explicitement les autres, hommes et femmes, danseurs et musiciens (sauf un, rejeté pour on ne sait quelle raison, mais ça fait bien rire le public). À partir de là, on perçoit une synthèse se construire, très efficacement illustrée par la musique, sans laquelle rien de tout cela ne serait aussi bien compréhensible. C’est la plume de Cormac Beagley, entre autres, qui en est responsable. Le mélange de rock, de trad, de groove et d’atonalisme roule très efficacement.
La finale est surprenante. Car suite à un crescendo d’intensité porté par la trame musicale, et dont la conclusion aurait pu être satisfaisante, Keegan-Dolan choisit plutôt de présenter une coda visuellement et musicalement teintée de mysticisme vaguement religieux, planant et angélique. Les artistes chantent la Passion selon Saint-Matthieu de Bach. Quel est le message, exactement? Je ne peux dire. La dernière image est puissante : un spot lumineux dont on reçoit l’éclat en plein yeux s’éteint graduellement, en me faisant penser à un phare de la côte irlandaise, disparaissant lentement dans la nuit profonde.
Malgré quelques longueurs ici et là (je pense que la première partie aurait pu être rationnalisée d’une dizaine de minutes, et la deuxième, peut-être autant), Mám est une création inspirante et poétique sur l’Irlande et les visions qu’elle évoque dans notre inconscient collectif.
Il faut souligner la contribution remarquable des musiciens, dont le joueur de concertina (Cormac Beagley) et la violoniste (Agnieszka Opiola), excellente dans ses interventions de style baroque au début de la deuxième partie.
Bien, bien au-delà de Riverdance et des lieux communs du genre, Mám divertit et nourrit avec force et invention.
MÁM se poursuit jusqu’au 4 octobre et est présenté par Danse Danse























