On aurait difficilement pu faire plus contrasté en termes de programmation de concert, hier soir à La Chapelle Scènes contemporaines. Québec Musiques Parallèles présentait un double programme consacré, en première partie, aux Rimes défaites par le Sphinx de Geneviève Ackermann, pour deux voix et deux guitares en intonation juste, puis, en deuxième portion au projet Mes fantômes d’Érick D’Orion, dont je vous ai parlé dans sa version discographique sortie récemment.
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Autant l’œuvre d’Ackermann est épurée, poétique et millimétrique dans ses détails, autant celle de D’Orion est maximaliste, éclatée, bruitiste et profondément jouissive. Rimes défaites par le Sphinx est un cycle de chansons, interprétées par Geneviève Ackermann elle-même et Florence Tremblay aux voix, accompagnées par les guitares classiques de Francis Brunet-Turcotte et Alexandre Éthier. Les chansons, je l’ai dit, sont construites selon le principe d’intonation juste, une gamme de 22 notes (la gamme normale en contient 12) qui comprend donc des tons intermédiaire entre les bémols/dièses habituels. Il s’agit donc d’une forme de microtonalité, mais qui, par sa rigueur structurelle, me permet de l’appeler ‘’microtonalité tempérée’’. Le résultat est à la fois déroutant (au début), puis étrangement agréable. On a parfois l’impression d’entendre un mariage entre l’Ars nova médiéval et les créations de Meredith Monk. C’est beau et subtil, c’est d’une grande finesse et les interprètes sont excellents. Ackermann et Tremblay ont réussi à ajuster leurs harmonies, parfois fragiles, avec aplomb. À côté, Éthier et Brunet-Turcotte ont fait paraître aisée leurs partitions qui sont, en vérité, redoutablement complexes à interpréter, et ce sur des guitares spécialement conçues pour la cause de l’intonation juste. Oui, comme pour Angine de Poitrine, mais avec des résultats plus poussés et, curieusement pas toujours aussi ‘’weird’’. C’est que, la microtonalité utilisée ici ne l’est pas de façon cosmétique, comme chez le duo de Saguenay. Donc, pas le même besoin de la ‘’montrer’’. Elle est là, comme en écho, ou comme des fantômes distillés dans une fabrique générale qui finit par nous apparaître, au final, étrangement ‘’normale’’.
Parlant de fantômes, ceux d’Érick D’Orion en deuxième partie avaient de quoi nous hanter longtemps après avoir été invoqués sur scène. Le principe de la musique du Montréalais accompagné de musiciens du Saguenay (et de Bernard Falaise en remplacement de Michel Potiron à la guitare) est de laisser les artistes interpréter ses idées en n’ignorant pas leurs ‘’fantômes’’ personnels, ou leurs influences stylistiques, si vous préférez. L’esthétique de D’Orion est bien plantée dans le rock extrême et le bruitisme. Mais ce qu’on a entendu (et qui n’est pas une simple redite de l’album) était bourré de références multiples, à la fois instillées par le compositeur (et chef d’orchestre pour l’occasion) et exprimées avec individualité par les artistes, tous très bons (je leur lève mon chapeau : Stéphane Beaulieu à la basse, Marie-Pierre Brasset aux synthétiseurs Moog Grandmother, Émile Boucher Cloutier aux percussions, Réal Gagnon à la batterie et Nicolas Gobeil à la trompette). Quel plaisir de hocher du crâne sur des rythmes bien bétonnés, lourds et expressifs, d’être submergés par le délirium cacophonique de tutti totalement free et d’entendre des références à Pendulum, à Philippe Brach et même à Bach (rare moment d’accalmie, ici magnifique dans son onirisme contemplatif, et inspiré d’une Passacaille du génie baroque). Des trois longues pièces au programme de D’Orion, la deuxième seulement semblait moins convaincante sur le plan structurel, même si elle était plaisante. Comme un patchwork où chaque musicien présentait son « influence » (sous la forme d’un morceau musical personnel et déterminant), comme une suite de mouvements disjoints. Pas beaucoup d’intégration des différents matériaux ensemble. Mais, tel que mentionné, de nombreux moments agréables néanmoins (c’est là que nous avons entendu l’épisode transcendant de Bach).
Pour des puristes, cette juxtaposition iconoclaste est une hérésie. Pour les authentiques musicophiles ouverts d’esprit, c’était un bonheur réaliste, car quand on aime vraiment la musique créative, on n’est pas collés à des principes structurels pour apprécier un concert. On peut passer d’une extrême à l’autre sans broncher, car c’est pas mal comme ça que ça se passe dans nos têtes (comme l’a dit une spectatrice lors de la discussion après-concert).
Une formule à rééditer sans hésitation.























