Entre Chostakovitch et improvisation, Gabriela Montero raconte la liberté

Entrevue réalisée par Alexandre Villemaire

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Pianiste et compositrice reconnue à travers le monde, lauréate d’un Latin Grammy, artiste singulière incarnant l’esprit des grands virtuoses d’autrefois par son approche pluridisciplinaire, Gabriela Montero interprétera à la Maison symphonique avec l’Orchestre Métropolitain, le Concerto pour piano no 1 de Dmitri Chostakovitch ce samedi 3 octobre. Placé sous la direction de la cheffe polonaise Barbara Dragan, ce concert mettra également de l’avant la Symphonie no 2 de Grażyna Bacewicz et ainsi que des extraits du ballet Roméo et Juliette de Sergueï Prokofiev. Dans chacune de ces œuvres, un thème en filigrane: celui de l’oppression, de l’anxiété de la guerre et des pressions politiques. Des thèmes qui sont millénaires et qui résonnent toujours de manière bien contemporaine auxquelles Gabriela Montero répond par un insatiable élan de liberté où la musique devient une voix pour briser le silence. Alexandre Villemaire s’est entretenu avec elle pour parler du concerto de Chostakovitch, mais aussi de son identité artistique.

PAN M 360 : Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez interprété ce concerto en concert, ou de la première fois où vous l’avez découvert sous vos doigts? Qu’avez-vous ressenti?

Gabriela Montero : Pour être honnête, je ne me souviens pas de la première fois où je l’ai joué, mais c’est un concerto que j’ai interprété à plusieurs reprises. J’ai fait une tournée avec Alison Balsom, qui est, bien sûr, une trompettiste extraordinaire, et l’Orchestre de chambre de Zurich. Cette tournée a été très marquante, car la complicité musicale entre l’orchestre, Alison et moi-même était si harmonieuse et si chargée d’émotion que cela en est devenu une expérience unique, presque comme un retour à l’époque où Chostakovitch a composé ce concerto. C’était tout simplement une expérience incroyablement viscérale de jouer ce concerto ensemble à maintes reprises. Ce sont là certains des souvenirs les plus marquants que j’ai de ce concerto.

Pour moi, ce concerto est une œuvre profondément physique de par la façon dont Chostakovitch a transmis son message, compte tenu de l’époque et du lieu où il vivait, ainsi que de son expérience d’oppression, d’étouffement et de menace. C’est vraiment incroyable de voir comment il parvient à nous transporter vers ce sentiment et vers cette époque.

PAN M 360 : Sur le plan musical, que vous évoque ce concerto lorsque vous le jouez? Et quel est le parcours musical dans lequel ce concerto nous emmène, avec vous et le trompettiste?

Gabriela Montero : À mon avis, je pense que la trompette agit comme une sorte de voix qui s’ajoute constamment et apporte ce son très envoûtant qui complète le piano. Il y a beaucoup d’humour sardonique dans ce concerto. Il y a beaucoup de douleur et une imagination incroyable. C’est une œuvre très sombre, mais avec ce genre de rire désespéré et, bien sûr, l’humour dans la souffrance – quand on manque d’oxygène –, c’est un outil très humain pour s’évader, se distraire et survivre.

On retrouve beaucoup de cela dans la musique de Chostakovitch en général. Mais dans ce concerto, j’ai aussi l’impression qu’il y a un sentiment d’absurde. Pour moi, c’est une œuvre qui me rappelle aussi beaucoup ce que je ressens en tant que vénézuélienne, même s’il s’agit de deux situations très différentes et de deux époques distinctes. Il y a beaucoup de similitudes : lorsqu’on est confronté à des autocrates, à l’abus de pouvoir et à une société étouffée par des dictateurs, les sentiments et les expériences sont très parallèles. Je ressens donc très fortement qu’en tant que Vénézuélienne, je m’identifie à cette œuvre à travers ma propre expérience.

PAN M 360 : Diriez-vous qu’en tant que compositrice, vous vous identifiez à ce que Chostakovitch a vécu de son temps? 

Gabriela Montero : Je pense que Chostakovitch, au-delà de son génie musical, nous a surtout laissé un héritage d’information. C’était pour lui, peut-être un choix, de devenir ce que j’appelle un « journaliste musical » et de révéler, à travers ce langage codé qu’est la musique, l’expérience humaine de tout perdre. Et la seule chose qui lui restait, bien sûr, c’était sa voix à travers sa musique. Il nous a laissé un témoignage de sa vie et de celle de son pays, et de la façon dont toute cette expérience, vous savez, a évolué.

En tant que compositrice vénézuélienne, tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent – à l’exception d’une seule pièce, que j’ai composée pour Gautier Capuçon, un morceau pour piano et violoncelle de cinq minutes qui n’a rien à voir avec l’oppression ou la souffrance –, tout ce que j’ai écrit, depuis Ex Patria – ma première œuvre, composée en 2011 –, Babel, Canaima, mon Concerto latin, tout a trait au présent et à mon expérience en tant que Vénézuélienne confrontée aux réalités de la vie à cette époque de l’histoire et à ce que mon pays traverse depuis près de trois décennies. Tout cela est résumé dans la musique que j’écris, car moi aussi, je suis devenue une journaliste musicale. Je n’ai pas vraiment le choix. C’est ma voix et c’est ma façon d’essayer de briser le silence.

PAN M 360 : Vous portez toujours ce sentiment en vous dans tout ce que vous faites.

Gabriela Montero : Absolument.

PAN M 360 : Lors de vos concerts, vous êtes reconnue pour créer des liens avec votre public, notamment grâce à ces improvisations que vous réalisez sur scène, où les gens peuvent vous proposer un extrait musical de leur choix autour duquel vous improvisez. Pourquoi est-ce important pour votre identité musicale de présenter ce genre d’interprétation lors de vos concerts?

Gabriela Montero : J’ai toujours improvisé, depuis que je suis enfant. Comme il n’y avait pas de musiciens dans ma famille, pour moi, l’improvisation a toujours été ma façon de raconter des histoires, ma façon de communiquer, ma façon de dire bonjour au piano. C’est tout simplement une expérience très intime, très personnelle et très authentique qui consiste à raconter des histoires par le son. C’est intéressant parce que, vous savez, j’ai vécu à Montréal de 1998 à 2001. Pendant ces années où j’étais ici, j’ai en fait cessé de jouer. Je voulais étudier la psychologie, je voulais faire quelque chose pour aider les gens. Ce n’est qu’en 2001, juste avant mon départ, que j’ai rencontré Martha Argerich ici, à la Place des Arts. Elle m’a invitée à jouer pour elle à une heure du matin.

C’était lors de cette rencontre, alors qu’elle répétait avec Ivry Gitlis. Après la répétition, elle m’a dit : « Gabriela, s’il te plaît, joue pour moi. » À cette période de ma vie, tout au long de mon adolescence et de ma vingtaine, je n’improvisais pas vraiment en public, car j’avais eu un professeur à Miami, de l’âge de huit ans jusqu’à presque 18 ans, qui m’avait dit de ne pas improviser parce que cela ne valait rien.

PAN M 360 : Les musiciens classiques ont toujours des hésitations à se lancer dans l’improvisation, ce qui est pourtant quelque chose de si naturel dans le monde du jazz, voire dans la musique contemporaine. 

 Pour vous, cela vous semble naturel.

Gabriela Montero : Eh bien, pour moi, c’est simplement un langage. C’est une approche très personnelle de la musique et une relation avec l’instrument et avec soi-même. Je vous raconte cette histoire à propos de Martha, parce que lorsqu’elle m’a dit : « Gabriela, tu sais, c’est tellement unique, tu dois partagé cela avec le monde », cela m’a paru tout à fait logique que j’avais tourné le dos au piano et à la musique parce que je n’étais pas pleinement moi-même. Je rejetais une grande partie de moi-même, à savoir cette part créative de ma personnalité.

Et le fait qu’elle m’ait apporté cette reconnaissance et cette motivation m’a semblé tout à fait juste, car je m’autorisais enfin à être pleinement moi-même en tant qu’artiste. Par la suite, bien sûr, l’improvisation est devenue une part très, très importante de mes concerts et de mes rappels. Je ne crois pas que j’aurais eu la carrière que j’ai eue, ni que je jouerais du piano, si je n’étais pas parvenue à devenir pleinement moi-même en tant qu’artiste et à partager cela sur scène avec mon public.

L’improvisation, bien sûr, est différente d’une personne à l’autre. Pour moi, c’est quelque chose de tout à fait naturel. Je ne réfléchis pas quand je m’y adonne. C’est une composition qui se fait sur le vif. Mais je crois que ce qui en fait la valeur pour tous les artistes, c’est qu’elle crée un univers métaphorique incroyablement beau, et qui s’avère également très utile dans la façon dont on aborde la partition écrite par les compositeurs. Elle lui confère une dimension supplémentaire d’imagination, d’engagement, peut-être, ou d’implication. C’est regarder au-delà des notes. C’est quelque chose qui offre une myriade de possibilités à explorer.

PAN M 360 : Vu sous cet angle, votre approche de la partition est très authentique. Si l’on prend l’exemple des cadences de concertos, elles étaient à l’époque destinées à mettre en valeur la virtuosité de l’interprète. La partition est donc, en quelque sorte, laissée en vierge à cet égard.

Ce n’est qu’avec Beethoven que l’on commence à voir apparaître des cadences de concertos écrites.

Gabriela Montero : Oui. Et bien sûr, je n’improvise pas lorsque je joue une sonate de Beethoven ou du Chostakovitch. Tout ce qui appartient à quelqu’un d’autre, je le respecte pleinement. Mais j’improvise les cadences lorsque je joue un concerto de Mozart, par exemple. Mais, vous savez, quand on y pense, à l’époque de Mozart, de Beethoven, de Liszt et de Bach, l’improvisation était un prolongement naturel du langage d’expression musicale pour les grands compositeurs. L’improvisation est, d’une certaine manière, quelque chose de plutôt ancien. C’était simplement une porte très naturelle qui s’ouvrait et qui servait aussi à créer les compositions qu’ils nous ont laissées.

PAN M 360 : Vous souvenez-vous d’une occasion où l’on vous a peut-être donné un motif, pas impossible, mais vraiment difficile, sur lequel improviser?

Gabriela Montero : Oh, cela m’est arrivé à maintes reprises. Mais vous savez, n’importe quel thème est valable. Je n’ai pas nécessairement besoin d’un thème pour improviser. Je le fais parce que je veux faire participer le public. S’il entend le thème dans l’improvisation et qu’il voit comment il évolue, alors il devient partie intégrante du processus et comprend également ce qui se passe dans cette aventure créative. Ce qui est magnifique, c’est de vivre quelque chose de si fragile qu’il sera éphémère. Des gens m’ont déjà donné des sonneries de cellulaire ou un air folklorique très local, comme lorsque j’étais en Turquie, des thèmes que je n’avais jamais entendus. Mais il y en a eu quelques-uns qui étaient particulièrement étranges. Cela dit, tout est possible.

En improvisation, il n’y a pas d’erreurs. Chaque voie est une possibilité. Et c’est parce qu’on est dans un état d’absence de jugement que cela montre que ça n’a rien à voir avec ce qui est bien ou mal. Il s’agit simplement d’une trame de possibilités en constante évolution.

Orchestre Métropolitain : Roméo, Juliette et les éclats d’un siècle

Samedi 3 octobre, 20 h

Maison symphonique de Montréal

BACEWICZ Symphonie n° 2

CHOSTAKOVITCH Concerto pour piano n° 1

PROKOFIEV Roméo et Juliette (extraits)

Barbara Dragan, cheffe

Gabriela Montero, piano

Antoine Mailloux, trompette

Pour vous procurez des billets, c’est ICI

crédits photo : Andres Bogaard

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