Concerts aux Îles du Bic | Robin Servant : la musique comme lieu de rencontre

Entrevue réalisée par Chloé Rouffignac

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Né aux Concerts aux Îles du Bic en 2019, le trio Salicorne revient cet été sur les lieux de ses débuts pour clore la 25e saison du festival. Pour l’occasion, l’ensemble élargit son univers en joignant ses forces à celles d’un orchestre de chambre, dans un programme intitulé Racines.

Une collaboration qui a demandé à Robin Servant de transposer sur papier des arrangements jusque-là façonnés principalement à l’oreille — un défi singulier pour ce musicien autodidacte, accordéoniste, guitariste, compositeur et concepteur sonore.

Actif autant en musique traditionnelle que dans les milieux de l’improvisation, des nouvelles musiques et de la création électronique, Robin Servant ne compartimente sa pratique. Ce qui l’intéresse se trouve précisément dans les rencontres : entre les répertoires, les traditions, les interprètes et les communautés qui donnent à la musique sa raison d’être.

PAN M 360 : Pour commencer, comment vous définiriez-vous comme musicien? Quelles sont les directions qui traversent aujourd’hui votre pratique?

Robin Servant: Je suis principalement guitariste et accordéoniste, mais je fais également de la musique électronique, notamment avec des synthétiseurs modulaires. Je suis très actif dans le milieu des musiques traditionnelles, mais aussi en musique improvisée et dans ce que l’on pourrait appeler les nouvelles musiques. J’hésite à employer le mot « expérimental », parce qu’il évoque une image particulière chez beaucoup de gens — et parce qu’une expérience suppose normalement que l’on puisse reproduire un résultat, alors que la musique que je fais est souvent difficilement reproductible!

Je compose également pour l’image, pour le cinéma, la télévision et la scène. Je crée donc de la musique dans toutes sortes de contextes.

PAN M 360 : Aux Concerts aux Îles du Bic, vous retrouverez Salicorne dans une formation considérablement élargie. À quoi le public peut-il s’attendre?

Robin Servant : Ce sera Salicorne avec un orchestre de chambre — un Salicorne « plus-plus », disons! Le groupe est normalement un trio, mais notre violoniste, Patricia, s’est malheureusement cassé le poignet. Nous avons tout de même la chance qu’elle puisse participer au concert en faisant de la podorythmie.

Florence Vincent, notre ancienne violoniste, était également disponible et pourra se joindre à nous. Salicorne sera donc exceptionnellement composé de quatre personnes, auxquelles s’ajouteront huit ou neuf musiciens du festival. Nous participerons aussi à une pièce du programme des Folk Songs de Berio avec le reste de l’ensemble.

PAN M 360 : Cette rencontre avec l’orchestre vous a-t-elle demandé de transformer votre manière habituelle de travailler?

Robin Servant: Absolument. C’est l’aboutissement d’un travail assez considérable, puisque j’ai dû écrire les arrangements cet été. Salicorne est un groupe de musiciens traditionnels : je suis autodidacte, tandis que Patricia et Sabrina ont reçu une formation musicale, mais nos arrangements n’étaient pas écrits. Ils se sont surtout construits à l’oreille.

Il a donc fallu commencer par transcrire notre propre musique avant de pouvoir l’adapter pour l’orchestre. Une partition traditionnelle contient parfois seulement le thème musical, sans nécessairement préciser les accords ou tout ce qui se développe autour. Elle représente en quelque sorte le squelette de la pièce. Ensuite, nous ajoutons les autres éléments à l’oreille.

Avec un orchestre, il faut toutefois transmettre une forme beaucoup plus précise à des musiciens qui liront la musique et l’interpréteront après seulement quelques répétitions. On ne peut pas simplement leur dire : « Voici le thème, nous allons le jouer trois fois. » Il fallait donc rendre explicite tout ce qui, chez nous, se fait habituellement de manière instinctive.

PAN M 360 : Comment cette collaboration avec l’orchestre est-elle née?

Robin Servant : C’est une proposition de Thibault [Bertin-Maghit], le directeur artistique des Concerts aux Îles du Bic. Il nous a demandé si l’expérience nous intéressait et nous avons immédiatement répondu présents.

C’est d’autant plus significatif que Salicorne est né ici, aux Concerts aux Îles du Bic. En 2019, l’ancien directeur artistique du festival nous avait proposé, à Sabrina, Florence et moi, de former un trio. Nous avions déjà joué les uns avec les autres, mais jamais dans cette configuration précise. Nous pensions d’abord monter un petit répertoire pour un seul concert, puis nous avons vraiment aimé ce qui s’est passé. Nous jouons ensemble depuis ce moment-là.

Revenir aujourd’hui au festival permet donc de boucler la boucle. C’est évidemment dommage que Patricia se soit cassé le poignet, mais le fait de retrouver Florence, avec qui le projet avait commencé, donne au concert une dimension assez particulière.

PAN M 360 : Ce retour doit être d’autant plus précieux que vous jouez pratiquement chez vous.

Robin Servant : Oui, absolument. Sabrina habite également dans la région, Patricia n’est pas très loin, et moi, je joue littéralement dans mon village. Se produire à la maison, chez nous, est assez extraordinaire.

Nous étions déjà revenus jouer au festival depuis la création de Salicorne, mais cette édition est particulière en raison de l’orchestre, du retour de Florence et de tout ce que représente la 25e saison.

PAN M 360 : Le concert porte le titre Racines. Comment ce mot résonne-t-il pour vous?

Robin Servant : La programmation générale et le titre ont été choisis par Thibault, mais je trouve magnifique que le mot « racines » soit au pluriel. Cela suggère qu’elles peuvent venir d’un peu partout.

J’aime les rencontres, le métissage et les hybridations. L’idée de racines multiples me plaît beaucoup, parce qu’elle correspond à ma façon d’envisager la musique : non pas comme quelque chose de figé ou provenant d’une seule origine, mais comme un ensemble d’influences qui se rencontrent et se transforment.

PAN M 360 : Cette pluralité se retrouve-t-elle également parmi les musiciens avec lesquels vous collaborerez?

Robin Servant : Oui. Il y a notamment des musiciens que je connais déjà dans l’ensemble. Je retrouverai par exemple Marilène Provencher-Leduc à la flûte, que j’ai surtout connue dans le milieu des musiques improvisées et des nouvelles musiques. Ce sera intéressant de nous croiser dans un contexte différent.

Il y a également un altiste originaire du Bic avec qui j’avais travaillé au festival il y a une quinzaine d’années, alors que nous étions tous les deux techniciens. Nous retrouver aujourd’hui sur scène, comme musiciens, est assez extraordinaire.

Gabriel Dion, un excellent percussionniste de Rimouski que je connais depuis longtemps, participera également aux pièces. Le reste des musiciens, nous allons les rencontrer au cours des répétitions. Il y aura deux répétitions, puis une générale avant le concert. Ce sera intense, mais très excitant.

PAN M 360 : Vous avez écrit les arrangements, tout en disant ne pas être particulièrement à l’aise avec la lecture à vue. Comment vivez-vous ce paradoxe?

Robin Servant : Je suis capable d’écrire la musique, mais je ne suis vraiment pas un bon lecteur. J’ai donc composé les arrangements, mais je ne pourrais pas nécessairement les lire moi-même comme le ferait un musicien d’orchestre!

Il faut faire confiance au processus et aux compétences de chacun. Les musiciens qui joueront avec nous sont d’excellents lecteurs. De mon côté, je fonctionne beaucoup avec l’oreille et avec une compréhension plus intuitive de la musique.

Pour la pièce que nous jouerons avec l’ensemble dans le programme des Folk Songs de Berio, je me suis même écrit le nom des notes au-dessus de la partition pour pouvoir suivre ma partie à l’accordéon. On fait avec les outils que l’on possède.

PAN M 360 : Cette différence entre l’oralité et l’écriture semble être au cœur de la musique traditionnelle. Que peut transmettre une partition, et que laisse-t-elle forcément de côté?

Robin Servant : Une partition ne peut jamais contenir toutes les informations liées au jeu, au style ou à la personnalité de la personne qui interprète la musique. C’est particulièrement évident dans les musiques traditionnelles, même si cela reste vrai dans toutes les formes musicales.

Une partition ressemble un peu à une recette ou à un algorithme. Elle transmet certaines informations, mais dès qu’une personne la joue, le résultat devient un cas unique, une version particulière. Je joue de l’accordéon, mais j’aime énormément le violon traditionnel. Le jeu d’archet d’un violoneux ou d’une violoneuse peut être extrêmement personnel. Ces détails ne sont pratiquement jamais inscrits dans les partitions, à moins qu’il s’agisse d’un travail très descriptif consacré au style précis d’un interprète.

Même lorsqu’on possède les notes, il reste donc essentiel d’écouter des enregistrements, de regarder des vidéos ou, idéalement, de rencontrer les personnes qui portent cette musique. La partition ne représente qu’une partie du contexte. Il faut aussi comprendre le phrasé, le rythme, le caractère et la personnalité de l’interprète.

PAN M 360 : Est-ce cette dimension très personnelle qui vous a attiré vers la musique traditionnelle?

Robin Servant : J’ai découvert la musique traditionnelle au début de la vingtaine. Elle n’était pas particulièrement présente dans ma famille.

Ce qui m’a d’abord attiré, c’était son incroyable énergie. Au début des années 2000, j’ai assisté à un concert du Rêve du Diable. Je connaissais déjà un peu la musique traditionnelle, mais les voir jouer sur scène avec cette énergie extrêmement brute m’a fasciné.

Ce sont de grands musiciens, mais leur musique n’avait rien de trop poli. Elle possédait une force directe, très vivante. Je jouais déjà un peu d’harmonica et de guitare, et je me suis dit qu’il était peut-être à ma portée d’apprendre quelques airs traditionnels. C’est pour jouer cette musique que j’ai commencé l’accordéon. J’en rêvais même la nuit. Cela a vraiment été une passion très forte.

PAN M 360 : Comment avez-vous entretenu cette passion au fil des années?

Robin Servant : J’ai commencé à jouer avec différents groupes, notamment La Baratte à beurre, puis dans d’autres formations avant Salicorne. J’ai également beaucoup enseigné l’accordéon diatonique, même si je suis moi-même autodidacte.

Le fait de continuer à jouer, d’enseigner, de rencontrer des gens et de rester actif dans cette communauté a entretenu autant ma relation avec l’instrument que ma passion pour cette musique. Cela m’a gardé vivant et engagé pendant toutes ces années.

PAN M 360 : Qu’est-ce qui distingue, selon vous, la musique traditionnelle québécoise?

Robin Servant : Les musiques traditionnelles sont multiples : il existe des traditions québécoises, irlandaises, bretonnes et bien d’autres. La musique traditionnelle québécoise est cependant particulièrement festive.

Elle est aussi souvent très irrégulière. Les phrases ne fonctionnent pas toujours simplement en quatre temps : il peut manquer un temps ou, au contraire, y en avoir un de plus. Ce sont des formes un peu tordues qu’il faut apprendre à comprendre.

Cela crée de beaux défis. Il faut saisir la logique interne de la pièce plutôt que de supposer qu’elle répondra aux structures auxquelles nous sommes habitués.

PAN M 360 : Salicorne ne se limite pourtant pas au répertoire québécois. Comment choisissez-vous ce que vous souhaitez conserver ou transformer lorsque vous abordez des musiques provenant d’autres traditions?

Robin Servant : Le travail se fait de manière assez horizontale. Une personne peut proposer une pièce, une autre en apporter une différente, mais les arrangements se construisent généralement à trois.

Comme il y a deux violons et que je joue de la guitare ou de l’accordéon, je suis souvent dans un rôle d’accompagnateur, tandis que les violons portent davantage les lignes mélodiques. Cela structure naturellement une partie de notre manière de travailler.

Nous discutons des mélodies, puis nous cherchons les harmonies et les accords qui peuvent les soutenir ou les amener ailleurs. C’est un aspect que j’aime particulièrement : trouver les accords sous une mélodie et imaginer des variations qui révèlent des directions qu’elle ne suggérait pas nécessairement au départ.

Nous avons commencé avec le répertoire traditionnel québécois, parce qu’il constituait notre langage commun. Florence et Sabrina souhaitaient également intégrer certaines influences classiques et baroques en raison de la présence des deux violons. Cette couleur est restée dans les arrangements du groupe, même après l’arrivée de Patricia.

Le répertoire s’est ensuite ouvert à des pièces scandinaves ou d’Europe de l’Est. Nous essayons toujours de trouver notre propre manière de les interpréter, tout en respectant leur origine et en conservant notre son.

PAN M 360 : Vous jouerez notamment une pièce bulgare construite sur une mesure à cinq temps. Quel défi cela représente-t-il?

Robin Servant : C’est une pièce en 5/8. Dans une grande partie de la musique occidentale que nous rencontrons habituellement, les mesures impaires ne sont pas tellement présentes. Le cinq temps ne nous venait donc pas naturellement.

Il a fallu beaucoup travailler pour intégrer cette pulsation, mais le défi était vraiment stimulant. Lorsque je joue un reel, une gigue ou une pièce dans une métrique que je connais, j’ai immédiatement certains repères. Même si la musique est difficile, je comprends instinctivement comment elle fonctionne. Dans une mesure à cinq temps, il faut bâtir de nouveaux repères.

Aujourd’hui, nous sommes capables de jouer cette pièce en respectant sa pulsation d’origine, mais aussi en y intégrant notre énergie et notre manière d’habiter la musique. Nous la présenterons justement lors du concert, avec les arrangements orchestraux.

PAN M 360 : Ce concert semble difficilement reproductible dans la même configuration. Sera-t-il conservé d’une façon ou d’une autre?

Robin Servant : Oui, il sera filmé et enregistré, ce dont je suis très heureux. Ce sera véritablement un moment unique, parce que nous n’aurons probablement pas d’autre occasion de réunir un orchestre autour de cette formation précise. Le fait de pouvoir en garder une trace est donc très précieux.

PAN M 360 : Vous connaissez les Concerts aux Îles du Bic depuis longtemps. Qu’est-ce qui rend ce festival particulier à vos yeux?

Robin Servant : C’est un festival de proximité. Les concerts ont lieu dans de magnifiques endroits de la région, et le public peut facilement rencontrer les musiciens. Les artistes jouent souvent dans plusieurs programmes au cours de la même semaine. J’ai beaucoup d’admiration pour eux : ils arrivent ici avec deux, trois ou parfois quatre programmes différents à apprendre, à répéter et à présenter en très peu de temps.

Il y a également quelque chose de très fort dans le fait de réunir d’excellents musiciens, des collègues, des amis et de nouvelles personnes à rencontrer, le tout dans un environnement magnifique pendant l’été. Tous les ingrédients sont réunis.

Cette année est également symbolique, puisqu’il s’agit de la 25e saison et d’un passage de relais à la direction artistique. C’est important pour une organisation qui est devenue une véritable institution dans la région.

PAN M 360 : La programmation du festival semble aussi encourager les rencontres entre des univers qui se côtoient rarement. Quelle place la curiosité occupe-t-elle dans votre propre parcours?

Robin Servant : La curiosité est extrêmement importante dans ma vie. Je travaille professionnellement dans plusieurs scènes musicales très différentes, qui ne communiquent pas toujours entre elles.

Je me demande souvent pourquoi les gens ne sont pas plus curieux. J’imagine un marché où tous les aliments possibles seraient réunis, où l’on saurait que tout est frais et bon, mais où certaines personnes choisiraient toujours uniquement des carottes parce que c’est le seul aliment qu’elles connaissent.

Le pire qui puisse arriver en allant voir un concert différent, c’est de ne pas l’aimer. Ce n’est pas très grave. Même une expérience avec laquelle on connecte moins peut nous apporter quelque chose. Le festival permet justement cette circulation. On peut entendre des musiques traditionnelles, de la musique de chambre, des œuvres contemporaines ou encore une pièce de Terry Riley interprétée sur des synthétiseurs modulaires. Cela crée un contexte où les gens peuvent découvrir des pratiques qu’ils ne rencontreraient pas autrement.

PAN M 360 : Votre propre pratique électronique semble pourtant très éloignée, en apparence, de la musique traditionnelle. Voyez-vous des liens entre ces deux univers?

Robin Servant : Oui, énormément. Avec un synthétiseur modulaire, on dispose de tous les blocs de construction d’un instrument, mais il faut les assembler soi-même. C’est un peu comme une boîte de Lego : les éléments peuvent être combinés d’un million de façons différentes.

C’est ce qui me plaît dans cette pratique. En même temps, cette liberté produit des systèmes très personnels et très idiomatiques. Deux musiciens ne possèdent pas nécessairement les mêmes modules ni la même manière de construire leurs sons. Certaines choses sont donc faciles à reproduire, tandis que d’autres deviennent pratiquement impossibles à recréer exactement.

Dans ma pratique électronique, je me donne beaucoup de contraintes. Comme les possibilités sont presque infinies, j’essaie de partir de points de départ très clairs afin de ne pas me perdre.

Cela rejoint directement ce qui m’intéresse en musique traditionnelle : le caractère personnel et individuel des pratiques. Deux personnes peuvent partir du même matériau et aboutir à des résultats complètement différents.

PAN M 360 : Cette individualité est-elle aussi ce qui permet aux traditions orales de se transformer au fil du temps?

Robin Servant : Absolument. Toute la beauté de la tradition orale se trouve aussi dans sa déformation. Une mélodie peut produire de nombreuses versions différentes, autant d’un musicien à l’autre que d’une région à l’autre.

Cela me fascine de voir comment une même pièce peut évoluer sur un territoire et à travers les époques. Le style de violon du Bas-Saint-Laurent, par exemple, diffère de celui de la Gaspésie. Dans la baie des Chaleurs, on retrouve davantage d’influences acadiennes. Il existe également des particularités sur la Côte-Nord, à Québec, à Montréal ou au Lac-Saint-Jean.

Avec Internet et les moyens de communication actuels, on assiste à une certaine uniformisation des sons. Je m’intéresse donc beaucoup aux particularités régionales et aux influences locales.

Je ne sais pas si je me considère comme quelqu’un qui veut absolument tout conserver tel quel, mais je trouve important de connaître ce qui a existé et ce qui a façonné les styles actuels.

PAN M 360 : Lorsque certains styles ou certaines pratiques disparaissent, la musique peut-elle devenir une manière de préserver la mémoire des personnes qui les portaient?

Robin Servant : Cela fait maintenant assez longtemps que je joue pour avoir connu des musiciens plus jeunes et plus âgés que moi. Avec le temps, j’ai aussi perdu certains collègues qui sont décédés.

Toute l’expérience musicale portée par une personne semble s’arrêter lorsqu’elle disparaît. En même temps, je continue de la faire vivre parce que je pense à elle, parce que je me souviens de son répertoire et parce que je continue à jouer cette musique. C’est une forme de transmission que je trouve magnifique.

PAN M 360 : Vous disiez que lorsque l’on joue avec quelqu’un, « c’est toute une vie qui est là-dedans ». Avez-vous vécu des rencontres qui incarnent particulièrement cette idée?

Robin Servant : Oui. J’ai eu la chance de jouer avec Édouard Richard, un violoniste du nord de la Gaspésie qui possède un répertoire absolument extraordinaire. Je pense également à notre ami Yvon Mimeault, un violoneux décédé récemment. Je suis allé jouer à sa fête de 95 ans et nous avons fait de la musique ensemble à cette occasion. C’était extraordinaire.

Ces partages ne se produisent pas nécessairement lors de concerts officiels. Ils peuvent avoir lieu à un anniversaire, dans une répétition, dans une cuisine ou dans un rassemblement. C’est justement ce qui rend cette musique si vivante.

Lorsque l’on joue avec quelqu’un, ce n’est pas seulement un répertoire que l’on rencontre : c’est toute une expérience, toute une vie qui s’exprime dans sa manière de jouer. J’ai vécu de très grands moments d’émotion grâce à ces rencontres.

PAN M 360 : La musique traditionnelle accompagne-t-elle ainsi autant la scène que les différents moments de la vie?

Robin Servant : Oui. Elle existe sur scène, mais aussi en dehors. Elle accompagne les fêtes, les anniversaires, les moments de peine ou les célébrations de vie.

Ces partages sont probablement ce qui me garde encore aujourd’hui dans cette musique. Elle ne se limite pas à une carrière ou à une performance. Elle fait partie d’un tissu social beaucoup plus large.

PAN M 360 : Est-ce aussi ce qui en fait une pratique particulièrement accessible?

Robin Servant : Oui. La musique traditionnelle offre une véritable possibilité de virtuosité, mais une grande partie de son répertoire n’a pas besoin d’être virtuose. C’est une musique populaire, faite pour tout le monde.

Il existe aujourd’hui beaucoup plus de ressources qu’il y a 25 ans, lorsque j’ai commencé : des camps de musique, des partitions, des disques, des cours et des enregistrements. Quelqu’un qui souhaite commencer possède donc de nombreux outils.

Mais surtout, au-delà de la musique, il existe une communauté. Cette musique se joue en groupe.

PAN M 360 : Que peut-on comprendre de la musique traditionnelle dans un jam ou dans une danse que l’on ne perçoit pas nécessairement en concert?

Robin Servant : Un concert, un jam et une danse sont trois contextes complètement différents. On peut jouer les mêmes pièces, mais elles ne seront pas interprétées de la même façon.

Dans un jam, la musique se construit d’une manière plus organique entre les participants. Dans une danse, elle remplit encore une autre fonction. Lorsque l’on joue pour des danseurs, la musique n’est pas la finalité.

Si personne n’est là pour danser, ce que nous faisons n’a plus le même sens. La musique fait partie d’un contexte plus large. J’adore jouer pour la danse parce que je participe à une activité qui n’existe pas uniquement parce que je suis présent comme musicien. Elle existe parce qu’une communauté s’est réunie pour danser.

C’est un tout. Il faut les musiciens, mais il faut également les danseurs.

PAN M 360 : À quoi vous attendez-vous dans la relation avec le public des Concerts aux Îles du Bic?

Je ne sais pas exactement comment le concert se déroulera, mais j’imagine une atmosphère un peu plus détendue que le décorum habituel d’un concert classique.

Je connais suffisamment le festival pour savoir qu’il y aura probablement un beau mélange entre une écoute très attentive et des réactions spontanées du public. Cette relation fait aussi partie de ce que j’ai hâte de découvrir.

PAN M 360 : Salicorne assurera le concert de clôture de cette 25e saison. Que représente cet honneur pour vous?

Robin Servant : C’est effectivement un très bel honneur. Le concert aura lieu le samedi 8 août et viendra clore le festival.

Pour nous, c’est une manière particulièrement forte de revenir là où Salicorne est né : avec une formation élargie, un orchestre, des musiciens de la région et des personnes qui ont participé aux débuts de l’ensemble.Nous bouclons la boucle, mais nous le faisons en transformant encore une fois le projet. C’est exactement ce que j’aime dans la musique : partir de racines existantes pour créer une rencontre qui ne pourra se produire qu’une seule fois.

crédits photo : Anthony François

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