QMP 2026 | Hugo Blouin, le trésor du palais

Entrevue réalisée par Frédéric Cardin

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À travers une série de projets d’enregistrement et de concerts, le contrebassiste Hugo Blouin poursuit son exploration de la musicalité issue du langage parlé, suivant ainsi les traces de René Lussier (Le Trésor de la Langue) et de Steve Reich (Different Trains) à la fin des années 1980. Quatre décennies plus tard, après avoir exploré la politique, la corruption ou encore le hockey, il se tourne vers l’univers culinaire. Un recueil de recettes transformées en musique, ainsi que d’autres sujets de conversation issus d’une soirée entre amis : discussions sur l’art, souvenirs d’enfance et autres anecdotes. Ces mots ont été recueillis lors d’entretiens, transcrits, puis tissés dans les structures compositionnelles. Dirigé par Hugo Blouin à la contrebasse, Le Buffet réunit John Hollenbeck à la batterie, Eugénie Jobin au chant, Aurélien Tomasi aux instruments à vent et Yannick Anctil au piano. Suite à sa prestation enthousiasmante au festival Québec Musiques Parallèles le 3 octobre dernier à Montréal, et le 2 octobre à Saguenay, nous avons eu envie de creuser avec lui les secrets de la création de ce Buffet de paroles ‘’libérées’’, qui est aussi un album emballant sorti en décembre 2025 chez Ambiances magnétiques.

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PanM360 : Le buffet, ce sont des recettes que tu as demandé à tes proches de raconter. Pourquoi?

Hugo Blouin : Après deux albums de Commission Charbonneau puis un album de hockey, je trouvais que j’avais passé pas mal de temps dans les archives. C’est un peu fastidieux de chercher dans des heures de matériel, le bon clip, le bout qui me parle, et qui est inspirant pour en faire de la musique, même si c’est fascinant. Pendant ce temps, je ne compose pas. Puis, de toute façon, j’avais envie d’explorer encore le matériau de la voix enregistrée, mais j’avais pas de sujet ou d’archives qui m’allumaient sous la main.

Je me suis alors dit que j’allais fabriquer mon propre matériel. Rencontrer des gens, contrôler les paramètres.

PanM360 : Comment as-tu procédé?

Hugo Blouin : J’ai commencé par envoyer toutes sortes de questions à des gens. J’abordais plusieurs sujets, dans le but de voir ce qui leur permettrait de s’ouvrir le plus possible. En fin de compte, le sujet qui fonctionnait le mieux, c’était la bouffe! Ça a été une porte d’entrée dans la cuisine des gens, un endroit où il n’y avait pas d’hésitation, où l’humour et la spontanéité se manifestaient facilement. J’ai trouvé le matériel intéressant, et ensuite j’ai focalisé mes questions là-dessus pour les autres personnes que j’ai interviewées. 

Ça c’est le cœur de l’album, mais autour de ça, il y aussi tout un tas de souvenirs d’enfance, des anecdotes, des réflexions sur la musique et sur l’art… J’appelle ça du Jazz de table, car ce sont des sujets qu’on aborderait autour d’une table. Mais le plus important dans ma démarche, c’est la mise en récit. Ça ne m’intéresse pas de lire une recette et d’en faire une toune. Je voulais que les gens me la racontent. 

PanM360 : Est-ce que la version en concert est bien différente de celle de l’album?

Hugo Blouin : En spectacle, il y a toute une narration, des interventions entre les chansons qui sont prévues pour donner des perches, des clés au public. Ce qu’il n’y a pas sur l’album. C’est une réflexion que j’ai commencée avec Charbonneau (où le sujet était assez pété pour la plupart des gens, chanter la commission Charbonneau, tsé). En parlant avec le public, qu’il soit initié ou non, plus le procédé est clair, plus les gens trippent. S’ils comprennent la démarche, s’ils peuvent s’y intéresser, ils ont plus de fun. Le spectacle prend soin de ça. 

PanM360 : Qu’est-ce qui t’as le plus touché dans la démarche?

Hugo Blouin : C’est l’émotion qui habite les gens quand ils partagent leurs histoires. Ça influence grandement la musique qui va en ressortir. C’est une des choses que je recherchais, que les gens soient assez à l’aise pour qu’ils puissent transmettre leurs émotions, celles qui vont avec leur récit. Sur l’album, il y a deux chansons qui sont des repiquages de mon cousin Jean. Il était super enthousiaste de partager ses recettes. Il avait préparé son discours. Et cet enthousiasme (c’était bon ce qu’il avait préparé), ça se transporte dans les deux chansons qui sont assez entraînantes, assez groovy.

Le fait qu’il était groovy lui-même, ça a bien aidé. Parce qu’au fond, il n’y a pas de magie dans le procédé. Si on repique notre entretien, par exemple, puis on sort toutes les notes, ça se peut qu’il n’y ait aucune toune à faire avec ça. C’est quelque chose que je ne pouvais pas autant apprécier quand je travaillais sur les archives. Là, tu as l’archive, puis c’est tout.

PanM360 : Il y a quelque chose de plus scripté que du pur jazz là-dedans. Où la zone d’improvisation possible? Est-ce qu’elle est circonscrite? Comment tu l’organises?

Hugo Blouin : Ça dépend des chansons. Il y a une contrainte avec le fait d’écrire une chanson, c’est que si on veut rester intéressant, il y a des mécanismes pour nous aider à rester intéressant.

Par exemple, les couplets, les refrains, ce sont des repères formels. C’est quelque chose que j’accepte volontiers d’utiliser. Trouver un refrain dans un récit, alors que quand on parle, il n’y a forcément pas de refrain, c’est une tactique. Ça ajoute une sorte de lourdeur formelle, certes, mais c’est quelque chose qu’il y a déjà dans le jazz traditionnel. Les standards sont comme ça. Après, en effet, ça reste du jazz, au sens où dans la plupart des pièces, l’accompagnement est improvisé, à part certains passages où c’est scripté. 

La particularité de cet album par rapport au précédent, c’est qu’il y a plus de place pour l’improvisation libre, ou disons avec moins de contraintes. Il y a des influences de free et d’impro DIY. Sur l’album, il y a un magistral solo de balloune par Émilie Fortin sur du jazz sérieux.

PanM360 : Ça fait un bout que tu travailles avec ce concept. Est-ce que tu as l’impression que le champ est encore ouvert pour plein d’autres projets? As-tu parfois envie de faire autre chose?

Hugo Blouin : Non, c’est une malédiction, l’engagement artistique. La seule garantie qu’on a quand on finit un projet, c’est qu’on va en commencer un autre. Donc, ça continue. Je suis dans l’écriture pour le prochain projet, dans la même esthétique. Ça fait maintenant quatre albums en moins de dix ans. C’est la musique que j’ai dans la tête. Et il y a toutes sortes de pistes pour les prochains albums. Je ne sais pas encore à quel point ça sera un fourre-tout ou un concept. Présentement, c’est un fourre-tout, je peux le dire. 

PanM360 : À quel moment dans ta vie le déclic s’est-il fait pour faire cette musique, spécifiquement?

Hugo Blouin : Début 2010 environ. À l’époque, je faisais un projet d’art sonore, j’étais aux Îles de la Madeleine, et je collectais des enregistrements terrains. J’ai fait un vox pop, j’ai repiqué tout le monde, puis j’ai fait une toune avec ça.  Et en même temps, je tripais sur Le trésor de la langue de René Lussier, un album fondamental. 

PanM360 : Qui d’autres te semble inspirants dans ce genre?

Hugo Blouin : Il y a plein d’autres artistes qui font des choses tripantes avec la musicalité de la langue, dont des jazzmans. Dan Weiss à la batterie, Jason Moran au piano, Tin Men & the Telephone. MonoNeon aussi, puis Publio Delgado. 

PanM360 : Mais c’est toi qui va le plus loin dans le procédé, non?

Hugo Blouin : Je ne sais pas, mais c’est sûr que d’utiliser des paroles qui ne sont pas des textes pour être chantés, et de les transformer comme ça, ce n’est pas fréquent. Disons que je m’intéresse surtout à faire en sorte que ça soit musical. La dimension tour de force, ou faire quelque chose d’impossible, ça m’intéresse moins maintenant. Je cherche comment faire pour que ça s’inscrive dans un discours vraiment musical..

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