Pays : Hongrie Label : Harmonia Mundi Genres et styles : avant-garde / musique contemporaine Année : 2022

Anna Prohaska/Isabelle Faust – Kurtag : Kafka Fragmente

· par Frédéric Cardin

C’est une expérience singulière que de plonger dans l’univers musical de György Kurtág, compositeur hongrois qui a fêté son 96e anniversaire le 19 février dernier. On se retrouve absorbé dans un maelstrom dadaïste de sons, de textures et d’émotions kaléidoscopiques d’une profonde originalité. À la fois hyper avant-gardiste mais pas cérébral pour autant, Kurtág a fait de sa musique un Big Bang parallèle à celui de la Seconde école de Vienne (Schoenberg-Webern, et ceux qui ont suivi dont Pierre Boulez). Un Singularité en orbite autour de, ou plutôt avec, l’entité astrale tout aussi unique que fut celle de Ligeti, un autre György!


György Kurtág – Photo : Andrea Felvégi, Bridgeman Images

Kafka-Fragmente a été amorcé en 1985 alors que Kurtág qui est alors fasciné par de courtes phrases et des fragments provenant de textes de Franz Kafka destinés uniquement à usage privé (journaux intimes, lettres à des amis, etc.). Le compositeur y décèle un thème central, un leitmotiv vital : celui de l’errance. C’est ainsi que Kurtág couche sur papier, presque sans trop y penser, des giclées idéelles, motiviques et mélodiques qui finissent par se regrouper en un cycle de lieder de 40 morceaux, en moyenne très courts (entre 20 seconde et une ou deux minutes), mais dont quelques-uns vont jusqu’à quatre, et même sept minutes. Ceux-ci constituent ce que le compositeur appelle ‘’le chemin’’, dans le sens aussi bien littéral d’un sentier parcouru physiquement à travers un labyrinthe, que figuratif où le promeneur est en vérité quelqu’un qui se cherche ou s’interroge. Vous aurez vite compris que cette mise en scène convoque tout un tas d’images de détours, de brusques arrêts, d’incertitude, de fuite accélérée en ligne droite et de virements secs. Le promeneur imaginaire est assailli autant par l’excitation, l’espoir, la perplexité, le doute, le découragement. 

Le génie de Kurtág est d’avoir, tel un auteur de haïkus particulièrement précis dans leur économie et immenses dans leur profondeur, réduit le matériau musical à une sorte d’ultra-concentration. Par l’instrumentation d’abord : une voix (Anna Prohaska, sublime et en parfaite maîtrise de l’astronomique difficulté de la partition) et un violon (Isabelle Faust, indispensable compagne de route, transcendante et d’une aveuglante clarté technique). That’s it, comme dirait les Hongrois. Puis, surtout, dans l’utilisation de motifs et de fragments sonores d’une grande économie et qui s’imbriquent, se juxtaposent, s’enchaînent et se répondent de toutes les manières imaginables en termes de techniques musicales contemporaines, mais toujours avec une extrême délicatesse. Sons filés, lignes musicales ébrouées, bruits discordants, canons anxieux, et même quelques références à la musique folklorique d’Europe de l’Est.

Le résultat est une émulsion d’idées que les deux interprètes doivent s’échanger avec une diabolique habileté à travers des espaces interstitiels nanométriquement étroits. Mais c’est là, dans cette mécanique quantique d’une musique de l’infiniment petit que Kurtág opère le renversement total de l’explosion créatrice : est ainsi créé un univers complet et infini de sens et de signification. 

Oh, ne vous faites pas d’illusion : Kafka-Fragmente op. 24 n’est pas une écoute facile. Et la levée du voile de la compréhension risque de ne pas être faite avec une seule première écoute. Mais comme avec le trou d’Alice, si votre recherche mène à la découverte, le monde ainsi révélé sera bouleversant, pour le meilleur et pour le pire.

Pour les mélomanes qui voudraient comparer, l’écoute d’une version de 2006 avec Juliane Banse et Andras Keller sous étiquette ECM s’impose. 

Tout le contenu 360

Trio Garibaldi, l’album In faded Sepia | alto, piano, clarinette au service de la création inédite

Trio Garibaldi, l’album In faded Sepia | alto, piano, clarinette au service de la création inédite

Remi Bolduc dévoile son Groove Quintet

Remi Bolduc dévoile son Groove Quintet

Semaine du Neuf | (MTL X Monterrey) + (saxes + danse) = Le souffle des corps

Semaine du Neuf | (MTL X Monterrey) + (saxes + danse) = Le souffle des corps

Semaine du Neuf | Nous perçons les oreilles: l’abandon du corps et de l’esprit à la musique

Semaine du Neuf | Nous perçons les oreilles: l’abandon du corps et de l’esprit à la musique

5ilience | Devinim, lorsque les sons se meuvent à travers les anches

5ilience | Devinim, lorsque les sons se meuvent à travers les anches

Caribbean Love : Richy Jay, entre héritage et rythmes tropicaux

Caribbean Love : Richy Jay, entre héritage et rythmes tropicaux

La magie de Miyazaki prend vie avec l’Orchestre FILMharmonique

La magie de Miyazaki prend vie avec l’Orchestre FILMharmonique

Semaine du Neuf | Ictus & Ula Sickle, la force du collectif

Semaine du Neuf | Ictus & Ula Sickle, la force du collectif

Bigflo & Oli – Karma

Bigflo & Oli – Karma

Caprice au 9e | Telemann et les musiciens itinérants de l’époque baroque

Caprice au 9e | Telemann et les musiciens itinérants de l’époque baroque

Alain Caron et l’ONJM enflamment la 5e Salle !

Alain Caron et l’ONJM enflamment la 5e Salle !

Airat Ichmouratov composera Alice au Pays des merveilles pour les Grands Ballets

Airat Ichmouratov composera Alice au Pays des merveilles pour les Grands Ballets

Semaine du Neuf | Lovemusic, entrechoquements des corps et des sons

Semaine du Neuf | Lovemusic, entrechoquements des corps et des sons

Hommage symphonique à Daft Punk : plutôt réussi, mais…

Hommage symphonique à Daft Punk : plutôt réussi, mais…

The Sheepdogs, ou comment devenir classique « hors de la tempête »

The Sheepdogs, ou comment devenir classique « hors de la tempête »

Semaine du Neuf | Soirée d’impro collective avec No Hay Banda, Ana Maria Romano et Limules

Semaine du Neuf | Soirée d’impro collective avec No Hay Banda, Ana Maria Romano et Limules

Bajofondo – Ohm

Bajofondo – Ohm

Lucas Santtana – Brasiliano

Lucas Santtana – Brasiliano

Harry Styles – Kiss All the Time. Disco, Occasionally 

Harry Styles – Kiss All the Time. Disco, Occasionally 

Arion Orchestre Baroque : Il pianto di Maria : des larmes de bonheur

Arion Orchestre Baroque : Il pianto di Maria : des larmes de bonheur

Semaine du Neuf | Le son pour les enfants de moins de 3 ans… et pour nous

Semaine du Neuf | Le son pour les enfants de moins de 3 ans… et pour nous

Semaine du Neuf | Sxelxéles te tl’etla’axel – design for inviting, le pouvoir de la parole… celui des sons ?

Semaine du Neuf | Sxelxéles te tl’etla’axel – design for inviting, le pouvoir de la parole… celui des sons ?

Semaine du Neuf | Quatuor Bozzini : un voyage aux confins extrêmes du son

Semaine du Neuf | Quatuor Bozzini : un voyage aux confins extrêmes du son

Semaine du Neuf | Lovemusic et Protest of the Physical :  le corps (des musicien.ne.s) a ses raisons

Semaine du Neuf | Lovemusic et Protest of the Physical : le corps (des musicien.ne.s) a ses raisons

Inscrivez-vous à l'infolettre