renseignements supplémentaires
La Salle Bourgie vient de dévoiler la programmation de sa saison 2026-2027. Comme toujours, beaucoup de choix pour les mélomanes. Des festivals ‘’maison’’ consacrés à Beethoven, à Philip Glass et à Pierre Mercure, des quatuors à cordes en-voulez-vous-des-bons-en-vlà (Takacs, Goldmund, Juilliard, Kronos), la présence deux fois plutôt qu’une d’un trio étoilé (Jean-Yves Thibaudet, Lisa Batiashvili et Gautier Capuçon), le compositeur George Benjamin sur scène pour jouer sa musique, des partenariats avec le FIL (Festival international de littérature) et le FTA (Festival Trans Amérique), des poèmes inédits de Gilles Vigneault mis en musique par Simon Leclerc, de la musique savante afghane, du jazz, des matinées musicales, des grands noms québécois et canadiens comme toujours, la poursuite de l’intégrale des lieder de Schubert, et nous n’avons encore qu’effleuré la surface. J’ai discuté avec les deux têtes pensantes de la programmation de la salle, Caroline Louis (Directrice générale) et Olivier Godin (Directeur artistique).
PanM360 : Bonjour à vous deux. La programmation 26-27 apparaît comme un bon cru. Comment amorcer cette discussion? Tiens, si je vous demandais, dans tout ce qu’il y a à l’affiche, quel concert vous apparaît peut-être comme le plus beau coup de la saison?
Olivier Godin : Chaque concert est un défi à sa manière. Parce qu’il y a toujours beaucoup d’enjeux. Est-ce que les gens vont venir? Est-ce que c’est un projet qui coûte très cher? Pas assez cher? Je te dirais que le concert du trio Thibaudet/Gautier Capuçon/Batiashvili, c’est une belle réussite pour nous. Réussir à les attraper en tournée, ce n’est pas chose facile, parce que c’est un très, très, très, très important trio. Les convaincre de jouer dans une petite salle, c’est aussi un défi, parce que ailleurs en tournée, ils jouent dans des salles de 2000 places! Je pense que c’est une belle victoire.
Il faut dire que notre salle a un grand avantage : une fois que les artistes y jouent, ils veulent revenir! C’est le cas de Víkingur Ólafsson par exemple. Et le message circule dans la communauté artistique.
Nous sommes également plutôt heureux de présenter des concerts étonnants, comme par exemple un concert de musique afghane, dans notre série de musique d’ici et d’ailleurs. C’est quelque chose qui n’est pas souvent fait, et qu’on n’a jamais présenté, nous. Ce sont des risques calculés mais on en est fiers.
Je pense que chaque concert a ses enjeux, ses réalités, ses merveilles aussi.
PanM360 : Je remarque trois festivals ‘’maison’’. Beethoven, Pierre Mercure et Philip Glass. Ce dernier est d’ailleurs très apprécié en général…
Caroline Louis : Glass, c’est un des grands noms aujourd’hui. Il a été d’ailleurs très médiatisé cette année, peut-être pour des questions moins heureuses (l’annulation de la création de sa Symphonie no 15 au ‘’Trump-Kennedy Center’’ par opposition à l’administration Trump, NDLR), mais ça faisait longtemps qu’on voulait plonger dans son œuvre. Oui, c’est vrai qu’à chaque fois qu’on présente du Philip Glass, il y a beaucoup d’intérêt. Là, on trouvait intéressant de célébrer son anniversaire, qui a lieu l’an prochain (il aura 90 ans en 2027, NDLR), puis aussi de montrer un panorama de sa musique, la variété de sa composition, notamment pour la voix, le quatuor à cordes, le piano.
Je tiens à dire que Philip Glass est au courant qu’on fait cet événement. Ça l’a beaucoup touché et nous en sommes heureux. On accueille notamment une grande voix d’aujourd’hui, Anthony Roth Costanzo, un chanteur qui chante partout dans le monde, qui a chanté récemment à Paris dans l’opéra Satyagraha de Glass, puis qui est très heureux aussi de venir pour la première fois à la Salle Bourgie.
Olivier Godin : On s’est entouré de belle façon pour ce festival, comme Anthony Roth Costanzo, mais aussi le Kronos Quartet. Ce sont des gens qui ont travaillé de très près avec Glass. On voulait ouvrir le festival avec un ensemble significatif pour Glass, le Kronos Quartet, qui a joué à peu près toute sa musique pour cordes. Des gens qui sont très, très proches de lui, et je pense que c’était important pour nous de souligner cet anniversaire avec des experts en la matière.
PanM360 : Une semaine de Glass, les fans (dont je suis) seront très heureux! Pour Pierre Mercure, ce sont trois jours, en l’honneur de son centenaire, ce qui est déjà une excellente nouvelle car on n’entend pas tellement souvent sa musique…
Olivier Godin : Oui, une belle occasion de le découvrir, ou redécouvrir. Il y aura une conférence d’ouverture avec Claudine Caron, qui est une spécialiste de Pierre Mercure, et Mario Gauthier, qui est un chercheur.
Ensuite il y aura un concert de sa musique instrumentale, puis une projection au Cinéma du musée. Radio-Canada nous a prêté des archives, parce que Pierre-Mercure était aussi réalisateur, donc des archives des émissions qu’il réalisait dans les années 50-60.
L’ONF nous a aussi prêté un documentaire. Et le troisième jour, nous explorerons le côté électro-acoustique de sa production.
Donc avec le groupe Theresa Transistor qui présente des œuvres électro-acoustiques de Mercure.
PanM360 : Et puis en mars 2027, ce sera le mois Beethoven, si on peut dire…
Olivier Godin : Il n’y aura pas que du Beethoven en mars, mais oui il y a plusieurs concerts en son honneur, parce qu’il est mort un 26 mars en 1827. Ça fera donc 200 ans pile.
On aura entre autres les quatuors Goldman et Julliard, le Trio Wanderer, qui revient aussi. Un récital de lieder de Beethoven sera fusionné avec des lieder de Schubert, pour qui c’est la poursuite de notre intégrale.
Il y aura aussi la Neuvième symphonie à deux pianos. On ne peut pas faire la Neuvième avec orchestre à la Salle Bourgie, bien sûr. On a donc décidé d’inviter Philippe Cassard et Cédric Pescia, deux magnifiques pianistes, un Français et un Suisse, qui ont la version de Franz Liszt pour deux pianos de cette symphonie.
PanM360 : Parlez-moi de cette nouvelle collaboration avec le FTA (Festival TransAmériques).
Olivier Godin : Caroline et moi, on voulait collaborer avec le FTA depuis longtemps
C’est probablement l’un des plus importants festivals en Amérique de danse, de théâtre. Ce qu’ils font est assez exceptionnel. Et on a décidé de proposer un projet qui est d’un artiste italien, Alessandro Sciarroni, qui s’appelle Un canto, ou Un chant.
Ce sont des comédiens-chanteurs qui sont sur scène. C’est une œuvre mise en espace sur des musiques qui ont été écrites dans les années 60, 70, 80, 90. C’est du mouvement sur de la musique. C’est quelque chose de très méditatif, de très introspectif et de très, très, très beau pour en avoir vu de larges extraits.
Caroline Louis : L’objectif, c’est de croiser les publics, d’attirer les amateurs de littérature, de danse, de théâtre à la Salle Bourgie.
On aborde de plus en plus ce genre de croisement. Les festivals, c’est un moyen intéressant aussi d’être présent dans des événements rassembleurs de la saison culturelle à Montréal.
Vous allez en voir davantage au fil des prochaines années chez nous.
PanM360 : Il y a aussi une belle collaboration, récurrente, avec le FIL. Et cette année, je remarque un projet avec Gilles Vigneault?
Olivier Godin : Ah oui, ça, c’est quelque chose de très touchant, je dois dire. C’est une collaboration entre le compositeur Simon Leclerc et Gilles Vigneault, qui aura 98 ans en octobre. On a eu l’idée de lancer un projet parallèle avec les lieder de Schubert, c’est-à-dire de commander un cycle de lieder à des compositeurs et des poètes d’ici!
Simon Leclerc va mettre en musique des poèmes de Gilles Vigneault, dont certains sont inédits. La commande de poèmes est du Festival international de littérature. C’est Michel Corbeil, notre cher collègue, qui s’occupe de ça.
Et nous, on commande la musique à Simon Leclerc. Ça va être interprété en octobre. Chose extraordinaire que j’ai vécue personnellement, c’est qu’on est allé chez Gilles Vigneault, à Saint-Placide, l’année dernière.
On a passé un après-midi dans son atelier à l’écouter nous réciter des nouveaux poèmes. Je ne pensais jamais avoir vécu ça dans ma vie. C’est un moment dont je me souviendrai jusqu’à ma mort.
PanM360 : Et, la visite de George Benjamin? Quels sont les détails?
Olivier Godin : Ça c’est un coup de chance qu’on a eu. C’est un autre bon coup. Tu parlais tout à l’heure des concerts dont nous sommes très contents, ça c’en est un autre.
On avait l’intention de réinviter Pierre-Laurent Aimard, qui était venu, si tu te souviens, en 23-24 pour le centenaire de Ligeti. En discutant avec son agente, on essayait de voir quel programme serait le plus intéressant à présenter en 26-27. À un moment donné, elle me dit ‘’tu sais qu’il y a un projet de création d’une œuvre de Georges Benjamin pour piano quatre mains avec Pierre-Laurent et Georges au piano’’?
Je dis non, je ne savais pas! Et tout à coup, la discussion est devenue assez sérieuse. On avait déjà une date pour le recital. On a simplement ajouté George Benjamin. En gros, ça va être un récital tout Pierre-Laurent Aimard dans lequel il va y avoir certaines œuvres de Georges Benjamin, dont cette création d’une œuvre pour piano quatre mains et Georges Benjamin va venir la jouer. Il va être là.
Après le concert, on va faire une causerie parce que tant qu’à les avoir les deux, on va s’asseoir, on va prendre le temps de parler avec eux de la création. Qu’est-ce que c’est d’écrire pour un compositeur, d’écrire pour un interprète en particulier comme Pierre-Laurent qui a connu tellement de compositeurs majeurs, que ce soit Boulez, que ce soit Ligeti, que ce soit Kurtag, et là George Benjamin.
PanM360 : L’intégrale des lieder de Schubert se poursuit pour la troisième année. Un premier bilan?
Caroline Louis : On est assez contents. On peut dire que la fréquentation va en grandissant. On a eu beaucoup de belles salles cette année, des moments exceptionnels avec Anne-Sophie Von Otter et Wolfgang Holzmaier notamment. On sent qu’il y a un intérêt. On fait de l’éducation aussi, de la médiation, des conférences, des activités parallèles en lien avec Schubert.
Olivier Godin : C’est une grande aventure, cette série-là. On essaie de présenter des lieder pas tous les plus connus au début, pas tous les chanteurs les plus connus non plus.
On essaie de balancer tout ça. Cette année, on a une année qui nous porte vers une certaine lumière. Il y aura Konstantin Krimmel et Christian Immler, deux grands noms du lied. Ce dernier sera jumelé avec l’excellent Francis Perron au piano.
On a eu plusieurs générations d’interprètes de Schubert. Il y a eu Andrè Schuen, Samuel Hasselhorn la semaine dernière et l’année prochaine, Konstantin Krimmel. Ce sont, je dirais, les trois fiers représentants du lied en Allemagne. Il y a aussi Mireille Lebel qui viendra faire un projet Schubert et Max Reger, avec Jean Marchand et moi. Les lieder de Schubert, mais aussi son héritage, tous les compositeurs qui s’en sont inspirés.
Il y aura aussi Les Rugissants qui viendront faire une espèce de Schubertiade. Je pense que c’est important d’avoir ce côté-là de Schubert : l’amitié, la communauté, toute une société autour de sa musique parce que lui-même présentait ses lieder dans des cadres semblables. Il va y avoir des lieder pour cœur, mais pas que de Schubert. Il va y avoir du Schumann, du Brahms, et d’autres très belles choses avec Jacqueline Woodley et Patricia White.
PanM360 : J’ai remarqué que vous avez dit ‘’la fréquentation va en grandissant’’. Est-ce à dire que les débuts ont été parfois mitigés en termes de billetterie? Pouvez-vous comparer avec la série des cantates de Bach?
Caroline Louis : En fait, si on regarde l’ouverture des cantates de Bach, il y a eu des moments forts, notamment avec la présence de Kent Nagano et l’OSM en tout début d’intégrale. Moi, je suis pas surprise, effectivement, la première saison, on avait des salles légèrement plus modestes. Puis rapidement, on a bâti aussi l’intérêt chez la clientèle, il fallait communiquer, il fallait faire comprendre le projet aussi. Présentement, on est vraiment là, on a un beau bassin de clientèle qui est fidèle, qui revient aux différents concerts.
Puis le projet a une belle visibilité à l’international aussi. Il y a beaucoup d’artistes qui veulent participer à l’intégrale des lieder à la salle Bourgie.
Olivier Godin : J’ajouterais peut-être à ça rapidement que d’une façon générale, on a volontairement décidé d’aller un petit peu à contre-courant. Le récital vocal, c’est quelque chose qui est un peu en perte de popularité dans les 15, 20, 25 dernières années.
PanM360 : Pourquoi?
Olivier Godin : Je pense que c’est parce que c’est quelque chose qui est statique. Il n’y a pas de mise en scène, il n’y a pas de décor, il n’y a pas de costume, il n’y a pas d’éclairage. C’est vraiment une personne avec un piano et c’est rien que ça.
Ce sont 25 chants, 25 histoires différentes. Il faut prendre le temps de s’investir là-dedans. Je pense qu’il y a beaucoup de chanteurs qui en font moins qu’avant parce que, comme chanteur, participer à une production d’opéra pendant un mois, un mois et demi, deux mois, c’est beaucoup plus payant que d’aller faire un récital qui demande presque autant de préparation.
Moi, je dirais que là, à Montréal, on s’en sort bien. Certains collègues en Europe me disent « Vous faites du récital vocal, autant que ça, et ça fonctionne? », ils sont très étonnés. On a, je pense, trouvé un axe, une manière de le faire qui fonctionne et le public est de plus en plus au rendez-vous.
PanM360 : Vous avez trouvé toutes sortes de méthodes pour passer outre certaines ‘’difficultés’’ initiales pour le public…
Olivier Godin : D’abord on s’est dit qu’on allait faire du très haut niveau. Avec des interprètes de grande qualité. Ensuite on offre les surtitres, comme à l’opéra. Parce que les lieder sont en allemand. Ça permet donc à tout le monde de comprendre la beauté de ces textes. Les gens ne sont pas pris dans un programme en papier en train de lire et de trouver les voix qui sont rendues. Ils ont ça en direct devant eux au-dessus du chanteur. C’est important de le dire. On donne même des cours d’allemand parfois dans les concerts avec le Goethe-Institut. On explique les leçons des mots, l’origine des mots qu’on va entendre dans le programme.
Et il y a les très belles conférences de Jean Portugais, qui illuminent l’écoute.
PanM360 : On pourrait continuer longtemps. Il y a le jazz qui revient (Baptiste Trottignon!), Charles Richard-Hamelin et Andrew Wan, l’Orchestre de l’Agora, etc., etc…
Caroline Louis : En effet, il faut consulter attentivement le programme qui est maintenant disponible. Et en plus, l’avenir est prometteur car nous avons surpassé en moyenne les niveaux de fréquentation d’avant la pandémie. C’est un très bon signe et nous en sommes très heureux.
Olivier Godin : Nous avons le plus beau job du monde!























