renseignements supplémentaires
Après la propulsion d’Angine de Poitrine au Saguenay avant de conquérir la planète musique, l’inclination du Festival des musiques de création (FMC) pour la musique microtonale se poursuit avec l’accueil du guitariste américain David Fiuczynski, à la barre des mythiques Screaming Headless Torsos, furieux mélange de funk, punk, rock, jazz, reggae, et aussi de son projet Kif, dont l’inspiration microtonale remonte aux années 90. Autrefois basé à New York, le guitariste virtuose est devenu professeur au Berklee College of Music, d’où il poursuit sa création qu’il présente aux publics du monde lorsque le temps le lui permet. Que les mélomanes qui convergent à Saguenay s’en réjouissent, les deux projets du guitariste seront présentés les 15 et 16 mai prochains au FMC. PAN M 360 l’a joint à Boston en amont de sa venue au QC.
David Fiuczynski : Votre visage me semble familier…
PAN M 360 : Possible, nous avons discuté quelques fois ensemble dans les années 90, je me souviens vous avoir croisé à New York il y a 30 ans. Nous avons eu plus d’un chat au sujet de Screaming Headless Torsos. Personnellement, je vous ai vu jouer plusieurs fois, notamment avec Me’Shell Ndegeocello et Hiromi Uehara. Votre présence médiatique a décliné depuis plusieurs années. Pourquoi?
David Fuiczynski : Je suis maintenant basé à Boston. Dans les années 2000, j’étais arrivé à un point où je ne faisais pas assez d’argent à New York avec ma propre musique. Et je ne me sentais pas à l’aise avec les compromis à faire pour bien vivre de la musique, et l’idée de courir après chaque petit contrat d’embauche me déplaisait. J’ai eu l’occasion d’enseigner et d’apprendre dans un contexte académique, j’ai fait ce choix.
PAN M 360 : Il est effectivement plus constructif pour certains d’enseigner et de faire sa propre musique sans compromis.
David Fiuczynski : Je me souviens encore d’un de mes professeurs, il y a longtemps, qui me disait « tu sais il y a un continuum avec cette activité d’enseignement ». Je sais que des musiciens aiment juste jouer, qu’il s’agisse d’un band de mariage ou d’un projet avant-garde. Ils aiment juste être derrière leur instrument, et je respecte ça. Bien sûr. Il y a certaines personnes qui, comme moi, qui ont des responsabilités financières et familiales – maison, ex-épouse, enfant à l’université, etc. Je n’ai donc plus le temps ni l’argent pour ce mode de vie. À la limite, je préfère être libre dans ma musique, même si ça m’oblige à servir des hamburgers. Je ne suis pas le seul à vouloir présenter mon art exclusivement. J’enseigne donc le jour à Berkeley, le soir je bricole des musiques microtonales, j’ai joué aussi avec Hiromi, Nikki Glaspie, MonoNeon, Louis Cato, Hasidic New Wave, Paradox Trio, Micro Jazz avec le saxophoniste Philipp Gerschlauer et le regretté batteur Jack DeJohnette, etc.
PAN M 360 : Et vous vous penchez sur la microtonalité par les temps qui courent ?
David Fiuczynski : Oui, j’écoute, j’étudie et j’apprends ces vieilles mélodies. Je les vérifie, je les apprends. Ces tracés mélodiques me semblent nouveaux et frais à mes oreilles. Ce qui m’intéresse vraiment dans la micro-tonalité, c’est le Moyen-Orient, l’Asie de l’Ouest (musiques perses et turques), l’Asie du Sud, bref les musiques développées tout le long de la Route de la soie. Cet intérêt remonte à mes débuts à Berklee en 2002. Je suis alors passé du jazz à la musique mondiale, j’ai accueilli différents artistes usant de la microtonalité. J’ai aussi appris du guitariste et compositeur indien Prasanna, qui fait dans la fusion entre jazz et musique classique indienne. J’ai aussi été en contact avec les joueurs de sarod Amaan et Ayaan Ali Bangash Khan. À 42 ans, je suis retourné étudier au New England Conservatory où j’ai étudié le sitar et le sarod, j’ai aussi suivi les enseignements en microtonalité de Joe Maneri.
PAN M 360 : Vous donnez 2 concerts différents au FMC. D’abord, Kif, le 15 mai.
David Fiuczynski : L’idée remonte à un voyage au début des années 90, j’ai eu de la chance d’enregistrer à Marrakech, au Maroc, pendant environ 7-8 jours, j’avais ensuite enregistré à la Fédération mondiale de Séville, en Espagne. Ce fut une expérience absolument étonnante.J’étais tout nouveau sur la scène jazz, personne ne me connaissait. Nous étions des musiciens de New York, Los Angeles et Paris, plusieurs groupes, de 3 à 20 artistes pendant ces séances, et parfois plusieurs musiciens marocains.Un d’entre eux est venu me voir et m’a dit « Sais-tu que Jimi Hendrix est venu au Maroc ? » Et j’ai répondu « Non, je ne le savais pas. » Et il m’a dit « Oui, il était là. Et puis il est parti. » Puis un autre est venu me dire la même chose, et ainsi de suite. J’ai alors réalisé que ce fut important pour eux, et je me suis posé la question : « Qu’est-ce que Jimi Hendrix aurait fait s’il avait poursuivi l’expérience marocaine ? » On savait qu’il voulait apprendre plein de choses au-delà de ce qu’il avait accompli.
PAN M 360 : On sait effectivement qu’il s’orientait vers des musiques différentes du rock et du blues. Gil Evans et Miles Davis s’intéressaient à son cas, sans compter les musiciens du Maroc dont vous faites mention, et plusieurs autres.
David Fiuczynski : Exact. Et c’est pourquoi j’ai développé cet intérêt pour les échelles microtonales, dont celles du Maroc. Alors je travaille cette fois avec des musiciens motivés par cette recherche, dont le magnifique claviériste microtonal Hidemi Akaiwa, auquel s’ajoutent le bassiste Wes Wirth et le batteur Cristian Acevedo. Nous évoluons avec un clavier conçu pour les quarts de ton et ma guitare fretless me permet de varier les intervalles.
PAN M 360 : Difficile ou impossible d’harmoniser avec les échelles microtonales, n’est-ce pas? Au mieux, on a des accords à deux notes, soit le basso continuo et la phrase mélodique…
David Fiuczynski : L’idée est d’avoir deux claviers. L’un est en demi-tons et l’autre quarts de ton, et donc 24 notes par octave. C’est là qu’on se démarque des joueurs occidentaux. Pour l’harmonie microtonale, je crois qu’il est possible de la développer mais il y a du travail à faire!
PAN M 360 : Effectivement, c’est possible. Nous avons à Montréal une jeune compositrice, Geneviève Ackerman, qui travaille fort là-dessus. Elle fait beaucoup d’études sur la possibilité de moduler avec des échelles microtonales. Pour l’instant, il y a des pratiques comme la vôtre, dans l’alternance des claviers chromatiques en demi-tons et claviers en quarts de ton dans une même œuvre. On comprendra qu’il y a encore beaucoup à faire.
David Fiuczynski : Les maqams arabes ou turcs, les ragas indiens ou le dastgah persan m’intéressent.
PAN M 360 : Sur tout le continent asiatique et en Afrique du Nord, c’est le concept des ragas, maqam et dastgah : des rythmes complexes, des mélodies complexes soutenues par des bourdons (drones), et pas de progressions ou modulations harmoniques. Les échelles mélodiques sont toutes modales, avec des intervalles mélodiques inégaux, les accords se fondent sur 2 notes si on inclut le drone ou la superposition occasionnelle de deux trajectoires mélodiques distinctes.
David Fiuczynski : Je ne fais pas de maqams en tant que tels. J’adapte mes mélodies dans les modes microtonaux et je fais des expériences. Je m’intéresse aussi à ce que pourrait être l’harmonie microtonale. Je m’intéresse aussi au travail de Stephen Weigel, pianiste et compositeur américain qui s’intéresse aussi à la modulation microtonale et qui a d’ailleurs produit sur le web une analyse du groupe québécois Angine de Poitrine.
PAN M 360 : Le lendemain, ce sera The Screaming Headless Torsos, votre groupe fétiche, qu’on connaît depuis les années 90. Vous redémarrez votre engin avec la chanteuse (et professeure au Berklee College of Music) Debo Ray, la claviériste Hidemi Akaiwa, le bassiste Wes Wirth, le batteur Cristian Acevedo et le percussionniste malien Joh Camara. Un personnel totalement différent des anciennes configurations.
David Fiuczynski : J’ai fondé ce groupe en pensant à Charles Mingus, dans le sens où il disait jouer avec les joueurs auxquels il avait accès. Ayant grandi partiellement en Allemagne, j’étais alors intéressé par l’énergie de la chanteuse punk opératique Nina Hagen. J’ai aussi aimé le métal afro-descendant des Bad Brainss, qui étaient tous des rastas. J’ai voulu présenter un groupe de reggae, de punk rock et de jazz avec chant d’opéra.
PAN M 360 : Où en êtes-vous, près de 4 décennies plus tard?
David Fiuczynski : Il y quelques particularités microtonales, j’en ai exploré quelques-unes avec Debo Ray, d’Afrique de l’Ouest ou d’Haïti. On jouera quelques vieilles chansons de Screaming Headless Torsos, et on fera état de nouvelles couleurs mondiales. Il y aura donc de nouvelles idées et de vieilles références, de Charlie Parker à Charles Mingus. Je peux dire être encore inspiré par tout ça.
PAN M 360 : Et vous jouez toujours avec votre guitare à deux manches?
David Fiuczynski : Absolument, elle est présentement à mes côtés!























