Pays : France Label : CPO Genres et styles : classique moderne / période romantique Année : 2026

WDR Sinfonieorchester Köln, Joseph Bastian – Mel Bonis : Orchestral Works

· par Frédéric Cardin

Mel Bonis (1858-1937) est l’une de ces compositrices dont le 21e siècle redécouvre le talent et le génie, aux côtés de Florence Price (1887-1953), Charlotte Sohy (1887-1955), Ethel Smyth (1858-1944), Dora Pejačević (1885-1923), Amy Beach (1867-1944), et bien d’autres. La Française Bonis a bénéficié d’une solide formation avec César Franck et Charles Koechlin. Son style musical peut être qualifié de post romantique avec des touches d’impressionnisme, mais dans une optique expressive qui rappelle parfois Fauré. 

Ce que l’on remarque d’emblée, c’est une grande maîtrise de l’orchestration. Bonis est une coloriste douée. Elle dessine des lignes et des phrases souvent mémorables pour les bois (en particulier), dont elle sait magnifier la puissance évocatrice. 

Femmes de légende

Le Songe de Cléopâtre, Ophélie et Salomé forment un triptyque orchestral dédié à trois femmes célèbres, réelles ou fictives. Alors que la fameuse reine d’Égypte reçoit un traitement opulent, rayonnant d’un Orientalisme romantique bien ancré dans les fantasmes du 19e siècle, l’héroïne malheureuse de Shakespeare (Ophélie) est baignée dans un décor debussyste du plus bel effet. Les cordes sombres (altos et violoncelles) ondoient sur des frémissements de harpes et quelques arabesques délicates de flûtes. C’est exquis. La sulfureuse Salomé (personnage biblique qui incita le roi Hérode à faire décapiter Jean le Baptiste) est campée par un ensemble richement doté, dans lequel des agrégats motiviques sont assemblés pour créer des thèmes plus affirmés, et qui sont à leur tour porté et incarnés dans des atmosphères changeantes, aux couleurs orientalistes, encore. En filigrane, une énergie sensuelle, portée par des pulsations dansantes, finissent de ressusciter un personnage aussi envoûtant que fascinant. 

Sous d’autres numéros d’opus, il existe six autres compositions de Bonis en l’honneur de femmes de légende, que l’on ne retrouve pas sur cet enregistrement (elles existent en partition pour piano car elles n’ont pas toutes été orchestrées) : Mélisande, Viviane, Phœbé, Omphale, Écho et Desdémone). On a très très envie de toutes les entendre. 

Exotisme

La Suite orientale op. 48 baigne elle aussi dans des couleurs chaudes et méditerranéennes en deux mouvements attrayants : un Prélude dodelinant et bellement mélodique sous la chaleur d’un midi solaire, et une Danse d’Almée plus pimpante qui rappelle les pages expressives du même genre de certains compositeurs russes (Rimski-Korsakov, Taneyev). Irrésistible.

On reste dans l’exotisme, cette fois inspiré de l’Espagne avec la grande valse Los Gitanos. On est tout de suite frappé par une certaine ressemblance initiale avec le fameux Espana de Chabrier ou le Capriccio espagnol de Rimski. Il y a aussi quelque chose de très français dans cette idéalisation d’une valse hispanique qu’on entendrait plutôt dans une salle parisienne. Cela dit, c’est très réussi. 

La logique de la construction de ce programme est impeccable avec l’œuvre suivante : une Suite en forme de valses qui comprend trois mouvements bien découpés. Un premier, médium tempo (Ballabile), est suivi par un épisode lent, mais pas trop (Interlude et valse lente) doucement expressif. Finalement, un mouvement final élégant et tout en légèreté nommé Scherzo-valse complète le court triptyque dans un esprit de ballet tchaikovskien. 

Perles

Plusieurs courtes pièces de genre suivent : une Bourrée bondissante, une délicate et charmante Pavane qui pourrait être la petite sœur de celle de Fauré, une Sarabande mélancolique et une Danse sacrée lente et pudique, sans épanchements. 

Les trois dernières pièces sont des perles qui montrent le talent de Mel Bonis pour la conjugaison de la voix et de l’orchestre. Le chat sur le toit op.93 sautille et se déhanche suavement tel l’adorable félin suggéré, alors que Noël de la Vierge Marie est d’une admirable tendresse et nous laisse imaginer la scène avec émotion. La soprano Lydia Teuscher est parfaitement aguicheuse dans le rôle du chat, mais la mezzo Julie Robard-Gendre apparaît un peu lourde dans les habits de Marie, devant un orchestre subtil et intimiste. 

Le ruisseau op.21 fait appel à un chœur féminin pour évoquer le roulement naturel et relativement tranquille d’un cours d’eau rêveur, traversant un boisé presque féérique. 

L’Orchestre symphonique de la Radio du Sud-Ouest à Cologne (WDR Sinfonieorchester Köln) sous la direction de Joseph Bastian joue avec beaucoup de finesse et raffinement coloristique, un pré-requis essentiel dans cette musique ravissante. 

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