Un autre album tripatif signé Nicole Lizée, et cette fois porté au complet par le plus que célèbre Kronos Quartet. Fidèle à son habitude, Lizée mêle le numérique et l’analogique, le sérieux et l’humour, le vintage et l’actuel, dans une symbiose épatante.
Comme le fil d’une Ariane psychédélique, le thème (inventé par le philosophe Jacques Derrida) de ‘’hantologie’’, qui désigne l’idée que le présent est toujours hanté par les spectres du passé ou par des futurs qui n’ont pas eu lieu, traverse les quatre compositions de ZonelyHearts. Le concept derridien a d’ailleurs stimulé la naissance de styles musicaux spécifiquement adaptés, tels le Chillwave, le Glo-Fi, le H-Pop. Lizée actualise en musique contemporaine cette esthétique qui utilise le sampling de vieux sons techno-primitifs, ou des instruments lo-fi créés souvent dans les années 60-70.
Death to Kosmische nous plonge dans un agréable délire musical qui donne l’impression d’être tiré de la trame sonore d’un film de série B des studios Hammer (années 50 à 70) ou de la plume de Bernard Herrmann pour The Day the Earth Stood Still, avec quelques capsules de LSD en soutien créatif. Question hantologie, Lizée adjoint aux cordes de Kronos un stylophone (créé en 1967) et un omnichord (1981), deux instruments électroniques rudimentaires, que certains qualifient de gadgets, mais qui offrent de belles possibilités sonores, ressemblant parfois au thérémine. J’ai adoré cette pièce, et la considère comme un petit chef-d’œuvre jouissivement expressif.
The Golden Age of the Radiophonic Workshop [Fibre-Optic Flowers] est la composition la plus courte du programme, à moins de cinq minutes. C’est un hommage très concentré à une émission de la BBC, diffusée dans les années 60, qui explorait les possibilités liées à l’utilisation musicale d’objets du quotidien. Par le fait même, l’animatrice, Delia Derbyshire, a participé à l’épanouissement de la musique électronique en stimulant l’imagination sonore de milliers de jeunes musiciens et musicophiles. Le rythme est soutenu par l’outil analogique par excellence : une machine à écrire.
Black MIDI fait référence à l’opération de coucher sur papier à musique les multiples notes créées avec une interface MIDI. Sachant que l’interface peut générer des milliers de notes en même temps, la feuille de papier est ainsi presque totalement noircie. Cela devient quelque chose humainement impossible à jouer. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un style musical, mais plutôt d’un geste mécanique. Cela dit, Lizée s’approprie le concept en le triturant et l’unifiant au quatuor acoustique, créant, grâce à toutes sortes de techniques et de transformations de la partition MIDI jouée électroniquement, une trame narrative qui coalesce toutes sortes de textures granulaires, la voix humaine (spoken word et vocalises occasionnelles) et l’action organique du quatuor. L’œuvre de plus de 22 minutes est plus abstraite que les précédentes, mais renferme une quantité impressionnante d’idées et de détails souvent séduisants, ainsi que des épisodes de ludique espièglerie. Un autre bijou de fusion entre la créativité savante contemporaine ‘’classique’’ et la culture électro populaire.
La pièce-titre, Zonely Hearts, elle aussi faisant plus de 22 minutes, réveille des souvenirs de Twilight Zone, avec même une évocation de la narration emblématique de Rod Sterling. Lizée imagine sa pièce comme une suite d’épisodes, chacun bourré d’inventivité et de surprises, à l’image de la série elle-même. S’enchaînent moments de flottement cristallins, glissandos de cordes mystérieux, atmosphères oniriques et romantisme un peu kitch. On se délecte et on en redemande!
Peut-être le meilleur album sorti sous étiquette Centrediscs depuis des années.






















