Ceci n’est pas un album de tango. La pièce-titre en porte, certes, les habits (bien que largement redécoupés en style jazzistique), mais l’ensemble de l’album explore diverses notions, tels des rythmes, des modes, ou des figures emblématiques de l’histoire de la musique.
C’est dans un format de quatuor que se révèle ici la très grande qualité des artistes en présence. Un quatuor hors normes, formé d’un trio assez classique (piano-contrebasse-batterie) auquel s’ajoute un violon, l’excellent Ben Sutin, dont les arabesques et les sinuosités bonifient une maîtrise technique et sonore certaine.
Le terme Inverted Tango fait référence à un mode de la célèbre danse dans lequel les protagonistes inversent leurs rôles. La fonction est ici suggérée à titre symbolique, afin de renforcer l’idée d’innovation derrière le jeu musical des artistes.
Inverted Tango, la pièce-titre donc, revêt les atours basiques du tango argentin, c’est-à-dire le rythme mid-tempo mais néanmoins propulsif et certains inflexions mélodiques. Rapidement, cela dit, on sent une certaine jazzitude hard bop prendre le relais. On devine que le quatuor ne se contentera pas de clichés.
Dès la deuxième plage, on est résolument ailleurs. C’est Monk qui est ici le modèle avec son Bye-Ya, rebaptisé Hi-Ya, dans une contrefaçon assez brillante et excitante.
Ça se poursuit avec Phrygian Natural Six, un terme technique associé aux modes musicaux anciens, harnaché par Frank Wagner (contrebassiste de l’ensemble) pour s’offrir, dans une longue intro de deux minutes, un espace de liberté dont il magnifie l’impact en l’habitant pleinement avant de permettre au piano et à la batterie d’enchaîner avec une mise en atmosphère teintée de mystère. La pièce prend finalement un envol rythmique marqué vers la mi parcours avec un swing latino sur lequel le violon virevolte de façon animée.
Plus qu’un hommage cette fois, A Flower is a Lovesome Thing est une vraie reprise (de Strayhorn). En trio (le violon se tient silencieux dans celle-ci), la mélodie suave du célèbre collègue d’Ellington est révélée avec respect et retenue, dans une lecture chaloupée qui évoque un cha-cha ralenti plutôt qu’un slow collé.
Invisible Enemy est l’une des deux compos que Wagner a écrites pendant la pandémie, avec Quiet Room. La première est la plus dynamique, avec une pulsation appuyée et menée par le trio seulement, alors que la deuxième est une ballade atmosphérique pour laquelle le violon vient colorer et commenter le déroulement narratif. Deux fort belles pièces de jazz raffiné.
Domenica Canta porte le sceau d’un voyage dans le sud de l’Italie où Wagner assista à un concert choral de nonnes catholiques. Les phrases mélodiques qui introduisent la pièce ont en effet un caractère hymnique, appuyé par l’utilisation du petit carillon à barre (ou ‘’rivière’’) aux percussions, ce qui ajoute dans l’air un petit quelque chose de scintillant et angélique. Après les premières minutes, l’ensemble s’anime sensiblement en offrant à la batterie de David Meade, au piano de Dave Marck et au violon de Sutin l’occasion de vivifier le discours dans des entrelacs instrumentaux de superbe facture. La pièce se termine sur le retour de l’atmosphère de recueillement du début.
Le programme se termine avec une relecture musclée de Jimi Hendrix : Manic Depression. La musique bondit ici avec passablement de vigueur et d’autorité dans le pas. L’occasion est belle pour de beaux et bons échanges entre la contrebasse de Wagner (acérée et chirurgicale), le violon de Sutin (occasionnelles mais déterminantes interventions), le piano brûlant de Marck et la batterie résolue de Meade. Cette version jazz d’un classique de Hendrix restera dans ma mémoire.
Un excellent album de jazz moderne. Palpitant et stimulant.
Frank Wagner – Contrebasse
Dave Marck – Piano
Dave Meade – Batterie
Featuring: Ben Sutin – Violon (1, 3, 6-8)






















