L’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) rentre à la maison. Après une tournée triomphale cet été en Europe, qui l’a notamment conduit en Écosse, aux Pays-Bas ainsi qu’en Pologne, où l’orchestre a ouvert le festival “Chopin and His Europe”, la phalange montréalaise était de retour chez elle pour entamer sa 93e saison. Une saison qui s’annonce grandiose a proclamé avec enthousiasme et fierté Mélanie La Couture, présidente et chef de la direction de l’OSM.
C’était effectivement la dynamique sous-jacente de la programmation de ce concert d’ouverture qui mettait à l’honneur un jeune Gustav Mahler et un Mahler plus expérimenté.
En première partie, c’est le baryton allemand Matthias Goerne qui s’est exécuté dans la performance d’extraits du recueil Des Knaben Wunderhorn [Le cor merveilleux de l’enfant], composé alors que le compositeur était dans la trentaine.
Nous avions parlé de la dernière présence de Goerne plutôt cet été au Festival de Lanaudière où il a interprété Die Winterreise de Schubert (voir notre critique). Si l’on retrouvait ici « l’interprétation incarnée et investie émotionnellement et physiquement » qui le caractérisait dans un contexte intimiste, le rendu avec grand orchestre était à son désavantage. Malgré une interprétation scénique et une vision claire de la représentation des textes qu’il chantait, son timbre se voyait souvent être noyé par la masse orchestrale que Payare collait à sa prose. L’essentiel en était pétri d’une énergie très intime dans Wo die shönen Trompeten blasen [Où sonnent les belles trompettes] et presque trop sereine dans Urlicht [Lumière originelle]. Ce n’est que dans les derniers lieder Revelge [Appel d’éveil] et Der Tamboursg’sell [Le petit joueur de tambour] qu’une énergie nouvelle s’est manifestée, changeant ainsi la dynamique de cette première partie en demi-teinte.
Le cœur du concert résidait véritablement dans la deuxième partie avec la cantate profane Das klagende Lied [Le chant de la lamentation]. On entend déjà dans cette œuvre de jeunesse composée à que Mahler n’a que 20 ans, tous les éléments timbrales, les idées et l’orchestration qui caractérisera le maximalisme de ses symphonies ultérieures comme la Symphonie no2 ou la Symphonie no8 dites « des Milles ». Mahler puise pour ce chant de la lamentation dans deux contes, l’un éponyme de Ludwig Bechstein (1801-1860), et l’autre des frères Grimm, Der singende Knochen [L’Os chantant]. Dans ce récit, deux frères, l’aîné, dur et violent et le cadet, tendre et doux, se mettent en quête d’une certaine fleur rouge qui leur permettra d’épouser une jeune reine. Le plus jeune la trouve. S’endormant au pied d’un saule, il est assassiné par son frère qui s’en empare. Plus tard, un ménestrel passant au pied du saule où gît le squelette du cadet ramasse un os duquel il sculpte une flûte. Lorsqu’il la porte à sa bouche, la flûte se met d’elle-même à chanter et à raconter l’horrible histoire du fratricide. Alors que c’est jour de liesse au château pour les noces, le ménestrel fait irruption, fait entendre ce chant où la flûte accuse directement le nouveau roi de l’assassinat. La foule se disperse, prise d’effroi, les murs s’effondrent, le silence tombe.
Mahler découpe habilement chacun des trois tableaux musicaux au moyen de représentation musicale évocatrice, et de leitmotivs récurrents qui se baladent entre l’orchestre, les solistes et le chœur, qui était d’une grande tenue.
Les solistes n’incarnent pas forcément des personnages définis. Ils sont tour à tour des conteurs qui racontent l’histoire et y donnent la narration. C’est la contralto Rose-Naggar Tremblay et le ténor Clay Hilley qui hérite de la grande partie de cette narration, chacun faisant montre d’une présence et d’interprétation solide dans leur voix respective, Hilley avec son timbre claironnant et rond et Naggar-Tremblay, toujours impérieuse et noble avec son timbre chaleureux et imposant. La soprano suédoise Miah Persson a offert une belle présence avec voix claire, mais dont le teneur peinait à s’imposer. Goerne est venu compléter ce quatuor vocal avec une mention au début du premier tableau. L’OSM et son chef étaient en grande forme, Payare peignant chaque détail du récit avec précision et avec la gestique engagée et dynamique qu’on lui connaît.
Mention spéciale également pour le second petit orchestre, composé des bois et cuivre qui jouait le « fernorchester » [l’orchestre lointain] dans le dernier tableau à même la fosse de la Maison symphonique. Et oui, il y a une fosse d’orchestre dans cette salle! Après quinze ans d’activité, son usage était tout à fait idéal.
crédits photo : Antoine Saito























