chant lyrique / classique occidental / période classique / période romantique

Lanaudière 2026 | Le Voyage d’hiver de Matthias Goerne : entre introspection et emportement

par Alexandre Villemaire

Parmi les grands cycles de lieder du XIXe siècle, Die Winterreise (Le Voyage d’hiver) de Franz Schubert tient lieu de monument. Aux côtés de ces deux autres opus tels le Schwanengesang (Le Chant du cygne) et Die Schöne Müllerin (La Belle Meunière).

Dans le cadre du Festival de Lanaudière, le baryton allemand Matthias Goerne offrait en l’église de Mascouche le 21 juillet une performance de cette ultime œuvre du compositeur viennois. Goerne en était à sa troisième présence au festival après y avoir présenté deux récitals de Schubert en 2022 et 2024. En présentant l’ultime cycle de Schubert dans cette programmation, Goerne a offert au public son regard et son interprétation du récit de Schubert.

Au moment où il compose Die Winterreise, ce dernier est très malade et en proie à des phases dépressives. Il trouve dans les vers de Wilhelm Müller tout ce qui l’habite : l’amour refusé, la solitude, l’aspiration à la libération par la mort. Les vingt-quatre lieder que Schubert compose peignent ainsi un voyage à la fois philosophique et psychique où la figure du voyageur errant présentée dans l’arc narratif que tresse le cycle peut aisément représenter le compositeur disant tranquillement adieu au monde et marche vers son destin. Parmi les éléments centraux qui caractérisent l’écriture du Voyage d’hiver, on retrouve les contrastes des textures sonores et les oppositions marquées entre les tonalités majeur et mineur qui viennent ponctuer et illustrer l’action des différents vers.

La marche du voyageur est entamée avec Gute Nacht (Bonne Nuit), sur un rythme obstiné où la figure emblématique annonce son départ (Étranger je suis arrivé, étranger je repars […] Je dois trouver ma route moi-même dans cette obscurité ». Dès ce premier énoncé, la voie de Matthias Goerne dévoile une partie de sa richesse et de son étendue vocale. Des graves généraux, un médium boisé et des aigus clairs font que son timbre est malléable dans tous les contrastes que peuvent exprimer les intentions du texte et de la musique. Un des meilleurs exemples se trouve dans le onzième lied Frülingstraum (Rêve de printemps) où trois environnements musicaux sont clairement exposés, allant d’un songe émerveillé, à un furieux récitatif pour finir par un doux, mais amer retour à la réalité dans un évanouissement. Ces balancements constants de contrastes, d’émotions et d’intentions différentes jalonnent le cycle. d

Le voyageur arrive au bout de son chemin devant un joueur de vielle (Der Leiermann), représentation de la mort, qui l’accueille dans une simplicité mélodique qui tranche avec la complexité et l’inventivité des accompagnements précédents. Du simple bourdon de la vielle s’élève une mélopée grinçante, en alternance avec la voix qui emprunte la matière de trois segments de phrases de manière hypnotique. « Étrange vieillard, dois-je aller avec toi ? Veux-tu tourner ta vielle pour accompagner mes chants ? » sont les dernières paroles que souffle le voyageur avant que sa voix ne s’éteigne dans le plus imposant silence.

Matthias Goerne, dans toute son expertise, a offert une interprétation incarnée et investie émotionnellement et physiquement, mais avec beaucoup de mouvements corporels et de gestes parfois superflus qui, malheureusement pour nous, venaient détonner avec le récit vocal. On aurait peut-être attendu par moment un peu plus de recueillement et d’introspection dans le caractère du voyageur. L’interprétation que Goerne a choisi de mettre de l’avant nous a semblé exposer bien plus la rage, voire la colère, de voir son monde tranquillement disparaître que le côté désespéré dans un écrin de tristesse et de résignation. C’est une vision qui est tout à fait logique et qui se tient, mais qui nous a demandé un certain temps d’adaptation avant de suivre son narratif. Un narratif, qui, avec raison, a suspendu à ses lèvres le public dans une attention des plus strictes pendant les 70 minutes.

Au piano, Tamara Stefanovich, qui en était à ses débuts au festival, a accompagné Matthias Goerne de manière solide et nuancée, suivant avec écoute et souplesse la direction et le tempérament que ce dernier dictait à l’œuvre.

crédits photos : Gabriel Fournier

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