Pays : Canada (Québec) / France Label : ATMA Classique Genres et styles : période romantique Année : 2026

Paul Marleyn; Stéphane Lemelin – Tendresse et tragédie

· par Frédéric Cardin

C’est un album de très jolies découvertes (et un chef-d’œuvre éprouvé) que nous proposent ici le violoncelliste Paul Marleyn et le pianiste Stéphane Lemelin. Il y a bien la Sonate pour violoncelle et piano no 2 en sol mineur, op. 117 de Gabriel Fauré (une commande de la République française pour souligner le centenaire du décès de Napoléon) au programme, mais c’est surtout la Grande Sonate dramatique pour violoncelle et piano « Titus et Bérénice » de Rita Strohl (1865-1941) qui retient l’attention. 

Cette œuvre de vastes dimensions a été écrite en 1892. Strohl est une créatrice que l’on redécouvre à vitesse grand V depuis quelques années. À raison, car son talent était étoffé et raffiné. Cette Grande sonate a été longtemps l’œuvre qui a maintenu la réputation de Rita Strohl quelque part en marge de l’Histoire de la musique. Maintenant que sa musique est de plus en plus jouée, on apprécie avec encore plus d’acuité la richesse de la construction originale de cette partition.

En effet, la Grande sonate est appuyée sur une double architecture : l’une formelle et l’autre narrative. Strohl, un peu à l’image de Liszt dans sa Sonate Dante harnache la forme sonate traditionnelle pour en faire également un véhicule dramatique à programme. Ici, c’est la tragédie Bérénice de Racine qui lui sert d’inspiration expressive. Dans la pièce de Racine, on y raconte les aventures de l’empereur romain Titus, qui tomba amoureux d’une princesse juive (Bérénice), à l’époque où le peuple hébreux était bouté hors d’Israël/Palestine pour presque deux mille ans. Un amour impossible, car les Romains ne supportaient pas que leur empereur fricote avec une étrangère. Du matériel de film, ou plutôt de tragédie artistique! 

Sur cette base, Strohl a construit une partition puissamment expressive d’environ 35 minutes en quatre mouvements, autant d’épisodes qui résument les passions transportées par le texte de Racine et le récit dramatisé de cet amour digne de Roméo et Juliette. 

Le premier mouvement évoque l’ambiguïté de la passion ressentie par Titus et Bérénice et le déchirement associé à la raison d’État qui leur refuse toute consommation pérenne de leur union. Strohl accompagne les épanchements mutuels avec une mélodie poignante au violoncelle, qui évolue tout au long du mouvement, le plus long de l’œuvre avec quelque 13 minutes. Le piano soutient les vagues à l’âme dramatiques de son compagnon avec des commentaires parfois contrastés, parfois compatissants, à travers une écriture riche. 

Le deuxième mouvement, intitulé Appartements de Bérénice, est un scherzo qui laisse entrevoir les tensions entre les personnages. Le violoncelle sert de porte-voix aux protagonistes en passant de la douceur à la scansion musclée, alors que le piano déploie des couleurs orchestrales sophistiquées. Cela dit, l’atmosphère qui se dégage n’est pas sombre, ni tempétueuse. Une agréable légèreté lumineuse s’en dégage. 

Le troisième mouvement, Lento tristamente (Bérénice sait tout) sert de point culminant émotionnel. C’est une puissante plainte, faite d’intensité expressive et de résignation finale. Le violoncelle est porté à son comble de force dramatique. 

Le dernier mouvement (Le terrible moment approche) permet à Strohl de construire une conclusion vive et athlétique, baignée de couleurs parfois tendues, mais qui se termine dans une finale où la compositrice a voulu témoigner de ses capacités expressives par un baisser de rideau qu’on imagine suivi d’une salve d’applaudissements mérités. 

Paul Marleyn et Stéphane Lemelin livrent une performance incandescente, d’une très grande conviction technique et surtout affective. Les mélodies de Rita Strohl s’impriment dans nos esprits grâce au jeu puissant et authentique des deux musiciens. 

Deux pièces de Fernand de la Tombelle (1854-1928) suivent, en apportant un contraste bienvenu d’intensité. Moins de passion incendiaire ici, et plus d’élégance et de coloris. L’Andante espressivo offre en effet une mélodie tout en tendresse, qui semble planer au-dessus des arpèges du piano.

Les Variations en forme de chaconne, du même compositeur sont une exercice réussi de jeu sur une forme croisée entre celle des variations et celle de la chaconne. L’exercice est un pilier de l’art de la composition depuis le Baroque. Il est ici articulé autour d’une progression harmonique que Tombelle manipule intelligemment dans ses multiples avatars, au cours d’une construction relativement courte pour ce genre de morceau, mais néanmoins optimisé dans son expressivité. Il y a des moments de pur ravissement dans cette musique, un véritable trésor caché. Il s’agit en plus de la toute première fois que cette pièce est enregistrée, apparemment, et on en remerciera grandement messieurs Marleyn et Lemelin.

La Sonate pour violoncelle et piano no 2 en sol mineur, op. 117 de Fauré, un chef-d’œuvre du Romantisme tardif, est une construction d’une concentration et d’une synthèse idéelles exceptionnelles. Les mélodies, thèmes et phrases (les idées) de Fauré ont bien évolué et, dans cette ultime période créative, semblent se réinventer elles-mêmes tout en défiant les poncifs de la structure traditionnelle d’une sonate romantique. Les idées naissent les unes des autres, s’entrelacent et se combinent avec une originalité renouvelée, nous amenant aux portes d’une modernité qui s’exprimera avec plus de grincements harmoniques, mais pas nécessairement avec plus de vision architecturale. 

Marleyn et Lemelin s’y lancent sans détours, à pleine vapeur, dans une performance affirmée, empreinte aussi de très beaux passages d’une exquise subtilité. Une complicité entre les deux artistes qui me fait un peu penser à celle de Steven Isserlis et Jeremy Denk, dans une des très belles versions de cette musique. 

Un album qui ose jeter une lumière avantageuse sur des œuvres méconnues, tout en offrant une vision élevée d’un chef-d’œuvre éprouvé. 

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