Top de 2025 : Rosalía – LUX

· par Marilyn Bouchard

La prodigieuse Catalane revient bénir la musique pop avec un expansif quatrième album où les règles de l’art sont transcendées et les cases, redessinées. Baptisé LUX, ou lumière en latin, l’opus sorti le 7 novembre réunit 18 chansons, chantées en 13 langues et divisées en 4 mouvements : une odyssée musicale récompensant l’attente avec plus d’intensité, d’émotion, de technicalité et de risques que ce que la pop « régulière » nous sert.

Avec ses influences néo-classiques et de musique d’avant-garde où se côtoient les genres (reggaeton, rumba, opéra, classique, électro, flamenco), la romance et la religion, c’est une offrande où l’innovation se situe plutôt dans la profondeur de la production, les arrangements orchestraux du London Symphony Orchestra, et l’attention portée aux voix plutôt que dans la définition d’un nouveau vocabulaire soutenu par un univers électro-latin – comme sur son précédent Motomani, acclamé par la critique.

Pour relever ce nouveau défi, celle qui n’a jamais rencontré de convention à sa mesure et qui se préoccupe exclusivement d’être «hot for God» s’est entourée de collaborateurs.trices chevronné.e.s tels que Dylan Wiggins et Noah Goldstein à la coproduction, l’apport de Caroline Shaw, gagnante d’un Pulitzer, à la composition et aux arrangements, ainsi que Charlotte Gainsbourg, Björk et Patti Smith parmi les invitées. Interpelée par les thèmes du mysticisme féminin, de la spiritualité et des textes philosophiques de Simone Weil, l’artiste s’est inspirée de saintes femmes au parcours singulier afin de nous partager son amour, des humains et de Dieu, envers et contre tout, enveloppé dans une production ambitieuse qui nous prouve que Rosalía n’a pas fini de se réinventer.

Premier mouvement
Sexo, Violencia y Llantas s’ouvre avec une pluie de notes délicates et des voix intenses évoluant en chorale pour imaginer une existence ascendant au paradis et revenant sur terre : « How nice it’d be to live between them both/First I’ll love the world then I’ll love God ». Le coup de cœur instantané Reliquia suit, passant du quartet de chambre à l’électro, pour réfléchir à la célébrité comme à une forme de sacrifice en avouant « My heart’s never been my own », s’offrant au monde telle une relique (écho des mèches de cheveux qu’elle se coupait chaque soir pour donner aux fans durant la tournée Motomani). La mélodramatique Divinize accentue l’angle sacrificiel, comparant ses vertèbres à un chapelet pour mettre en musique son chemin de vie au but plus grand que nature axé sur le don sans fin de soi « Bruise me up, I’ll eat all of my pride/I know I was made to divinize ». Ceci amène cela puisque l’ambiance devient ensuite sensuelle, sombre et suave pour Porcelana, mélangeant le rap et les rythmes latins à l’orchestre avec agilité pour créer probablement l’une des premières chansons de reggaeton orchestral. La magnifique et déchirante Mio Christo Piange Diamanti clôt cette première section avec une aria frissonnante, digne des plus grandes interprétations vocales.

Deuxième mouvement
Berghain, l’extrait néo-gothique de l’album, parle de la dissolution de l’être dans l’accommodation et dans le rerait de soi pour plaire, liant l’invitation à l’intervention divine portée par Björk à la vision d’Yves Tumor, échantillonnant en boucle la tirade de Mike Tyson « I’ll fuck you ‘til you love me » sur fond de violons joués aux couteaux.

La Perla, ironiquement nommée en raison d’un petit truc dur, enchaîne un règlement de compte avec son ex-fiancé Rauw Alejandro dans une valse d’insultes au texte sans filtre « Local fiasco, national heartbreaker/ /Emotionnal terrorist, world-class fuck up » et à l’instrumentation circassienne suggérant que Rosalía s’éclate, et que, probablement, Fiona Apple en fait autant. Mundo Nuevo, pièce traditionnelle créditée seulement pour les arrangements, nous livre un sombre constat sur la vision du monde de l’artiste. De Madruga clôt le segment de manière plus légère avec son rythme haletant et ses claps de tango, abordant l’impossibilité de ramener l’autre.

Troisième mouvement

La dansante et sulfureuse Dios Es Un Stalker démarre en drum&bass pour évoluer vers un hybride du disco et de la salsa pour mener à La Yugular, chantant la présence du divin sur terre et dans notre humanité « How many fights do they remember the lines on my hands/How many stories can fit tucked tight in 21 grams? » pour se terminer sur un enregistrement de 1976 de Patti Smith encourageant les artistes à sortir du cadre. Sur Sauvignon Blanc, une tendre ballade piano-voix honorant le français, elle promet de renoncer à la luxure et de jeter ses Jimmy Choos contre la paix d’esprit, nous laissant avec autodérision.


Quatrième mouvement

Le dernier mouvement, plus petit mais plus chargé émotionnellement, nous réserve la flamenco-pop La Rumba Del Pardon où Rosalía  enseigne le pardon comme une décision consciente qui libère des blessures aux côté des stars du flamenco moderne Estrella Morente et Silvia Pérez Cruz, puis l’invitation ensoleillée à résoudre le passé avec Carminho, Memoria. Enfin,Magnolias, la sublime pièce de clôture, voit Rosalía faire la paix avec la mort et transcender la perte«I come from the stars/But today I turn to dust to go back to them », accomplissant le cycle suggéré en ouverture. Enfin, les chansons Focu ‘Ranni, Jeanne et Novia Robot, exclusives à la version physique de l’album, permettent de pousser l’expérience encore plus loin.
Sans la dénaturer ni lui enlever son approche directe, cet album élève l’art de Rosalía à un niveau de confiance incroyable, de par sa rigueur et son exécution sans faille. Ce flex monumental et provocateur est celui d’une virtuose qui peut rapper comme un badboy aussi bien que produire de la pop léchée. Elle sait faire table rase et repartir de zéro mais cette fois, elle atteint des hauteurs transcendantes, faisant converger la pop et la spiritualité vers une compréhension plus profonde.

Audacieux et accessible à la fois, l’opus explore la tension entre la dévotion et le désir via une fusion entre les genres et les langues, opus universel et presque omniscient, bafouant une fois de plus les détracteurs de son approche universaliste.

Rosalía a dit récemment que LUX était « the most demanding album I’ve ever tried to do », il est aussi exigeant pour l’auditeur est récompensé par ce vaisseau d’énergie cosmique et rebelle qui ne sonne comme rien d’autre dans la popsphère. Album de l’année ? Assurément dans mon cœur.

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