Pays : Canada Label : Redshift Genres et styles : musique contemporaine Année : 2025

Jeffrey Stonehouse – Airborne Solitudes

· par Frédéric Cardin

Si vous aimez la flûte contemporaine, du colorisme expressionnisme de Saariaho à l’abstraction avant-gardiste teintée d’électro du Montréalais James O’Callaghan en passant par le modernisme poétique de Gilles Tremblay et celui, japonisant, de Toru Takemitsu, vous serez certainement ravi de porter une écoute attentive sur l’album Airborne Solitudes du flûtiste Jeffrey Stonehouse basé à Montréal. L’album présente donc deux compositeurs canadiens (O’Callaghan et Tremblay) et trois internationaux (Saariaho, Takemitsu et Salvatore Sciarrino, représenté par un arrangement audacieux de la Toccate et fugue en ré mineur BWV 565, de Bach – Ayoye!), dans une facture sonore très avantageuse de la part de Redshift Records. 

O’Callaghan obtient l’honneur de deux pièces sur l’album, deux longues plages de quelque onze minutes pour flûte et électronique. Doubt is a Way of Knowing et Into Sections se ressemblent en termes stylistiques. Les deux compositions de O’Callaghan nous plongent dans un bain de sonorités turbulentes, fortement contrastées, dans lesquelles la flûte revêt des atours texturaux très variés, qui rivalisent avec ceux créés électroniquement. Tout ce qui existe, ou presque, de technique étendue, est utilisé. Quant à lui, le travail de lutherie synthétique de O’Callahan est impressionnant de coloris et de multidimensionnalité presque tactile. Je ne pense pas me tromper en plaçant le langage du Montréalais dans le sillon de celui de Morton Subotnick, entre autres. Jeffrey Stonehouse est de toute évidence très aguerri à la maîtrise de son instrument. Il navigue à travers les incessants sauts rythmiques, dynamiques et timbraux avec une grande aisance.

Après les éclats dispersés des deux pièces de O’Callaghan, Terrestre de Kaaija Saariaho fait presque montre de classicisme. En tout cas, il n’est pas déplaisant de retrouver une sorte de ‘’plancher des vaches’’ avec cette pièce de caractère ludique, rythmée comme une danse rituelle ancienne et païenne. La flûte de O’Callaghan est accompagnée par un violon, un violoncelle, des percussions et une harpe, dans une construction légère et virevoltante. En presque 12 minutes, Saariaho invente un petit monde magique très représentatif de son univers personnel et général tout aussi chatoyant de couleurs et de paysages oniriques. Magnifique interprétation dans une prise de son qui rend toute sa profondeur et sa richesse détaillée à cette partition. 

Le Québécois Gilles Tremblay, qu’on n’entend pas assez souvent compte tenu de son importance, est représenté par la pièce Envol, pour flûte seule (1984). On y entend ici également des écarts athlétiques de dynamiques et de tessiture, ainsi que de texture quand le compositeur juxtapose brusquement des sons projetés avec des sortes de sons filés, qui semblent provenir des coulisses. Ce sont de redoutables exigences pour un instrumentiste et, encore une fois, Stonehouse est à la hauteur du défi. 

Comme une méditation contemplative en solo dans un jardin zen, la pièce Air de Takemitsu explore les aptitudes délicatement suggestives de l’instrument et de son interprète. Un soliloque vaguement pastoral s’étend tout du long des quelque sept minutes, et invite l’auditeur-trice à observer avec placidité le monde alentour. 

La finale est laissée aux bons soins de Salvatore Sciarrino qui a osé réaliser une transcription pour flûte solo de la Toccate et fugue en ré mineur de Bach, à l’origine pour orgue. Un exercice qui relève de la gageure tellement les deux instruments sont aux deux bouts du spectre des possibilités polyphoniques. Si Sciarrino ne réalise pas vraiment la quadrature du cercle ici, il a quand même réussi à offrir à la flûte un semblant de prouesse polyphonique, en jouant sur les résonances et sur d’autres stratégies de projection sonore. Peu importe ce que vous penserez de la valeur de cette transcription, vous ne pourrez avoir le moindre doute sur l’admirable virtuosité et le sens expressif de Jeffrey Stonehouse. On rechigne un tantinet aux sonorités rugueuses des extrêmes-aigus à la fin de la fugue, mais on laisse couler, tellement tout le reste force le respect.

Un album à écouter attentivement pour tous les flûtistes dignes de ce nom, et toustes les autres qui aiment la chose. 

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