Carrie Frey est une altiste basée à New York, qui explore fréquemment les espaces moins usités de la musicalité. J’ai déjà parlé de sa musique ici, dans une recension positive d’un album précédent, Seaglass (2025), chez Gold Bolus Records.
Contrairement à ce dernier, un opus acoustique, Lesser Arcana s’aventure en zone beaucoup plus expressionniste dans un programme de huit plages conçues pour alto et électronique.
Frey tisse des trames de nature ambiante, mais percées plus ou moins régulièrement d’aspérités texturales, d’élans plus explosifs ou de lyrisme apaisant. Elle ose rarement la virtuosité technique, mais réussit à bien faire paraître son instrument grâce à un jeu varié qui ne se limite pas exclusivement à de longues notes soutenues, planantes.
Five of cups reversed, la première pièce, est aussi la plus longue, faisant presque la même durée que le reste du programme. La pâte sonore se contracte et se détend dans toutes sortes de métamorphoses texturales assez stimulantes. Dans une première partie lumineuse et presque céleste, Frey construit un contrepoint dynamique sur les nuages timbraux de Alex Van Gils. Le décor change lorsque l’évanescence électronique se métamorphose en mécanique pulsatile sur laquelle l’alto de Frey tente de maintenir son individualité. L’épisode se termine avec l’arrivée d’une dernière partie beaucoup plus contemplative, mais pas du genre zen. Les couleurs générées sont plutôt inquiétantes, et concluent la pièce de cette façon.
Laugh track est une création brillante, qui fusionne la voix de Frey (un rire), triturée rythmiquement par Van Gils, et l’alto acoustique qui offre une rare manifestation d’agitation nerveuse. Très réussi.
Je ne sais pas si best western est un clin d’oeil à la chaîne d’hôtels et motels grand public, mais si c’est le cas, il s’y passe d’étranges activités, sur une trame sonore qui dévoile des lignes tendance folk à l’alto et des scansions presque hymniques de Van Gils, comme des choeurs de cuivres soulignant une solennité déroutante.
Whale joke porte plutôt bien son titre, donnant l’impression qu’une baleine ivre tente de nous raconter une blague.
Alan moore’s swamp thing est une sorte d’hommage à la fameuse Créature des marais, vedette de plusieurs films d’horreur de série B des années 50-60. Ici, les vagues sonores électro générées par Alex Van Gils, additionnées des grinçantes lamentations de Carrie Frey créent une atmosphère lourde et moite, les notes de programme disent ‘’visqueuses’’, ce qui n’est pas faux. En vérité, la musique de Frey est probablement plus effrayante et viscérale que les films eux-mêmes. Assez mémorable et impressionnant.
Fountains of rome, inspiré du poème symphonique d’Ottorino Respighi composé au début du 20e siècle, glougloute efficacement grâce au ruissellement numérique de Van Gils. À travers cet aspersion sonore, Frey écaille l’espace avec des picotements et des égratignures ataviques très expressives. Le contraste est saisissant.
Finalement, fortitude & the eight of wands nous immerge dans une caverne sonore d’une immense amplitude, avec une vaste réverbération qui porte puissamment les arpèges crissants de Frey, et les ambiances enveloppantes de Van Gils.
Un album qui met en scène des paysages souvent inoubliables et impressionnants, grâce au sens dramatique puissant de la compositrice, à son expressivité technique en tant qu’altiste et à la vision idoine d’Alex Van Gils, qui se love parfaitement à celle de sa partenaire.
Carrie Frey, altos
Alex Van Gils, synthétiseurs + claviers






















