Le concert Gala des Prix Azrieli 2026 avait lieu hier soir à la Maison symphonique. L’un des plus importants ensembles de prix pour la composition contemporaine au monde, les Prix Azrieli récompensaient cette année quatre œuvres écrites pour orchestre symphonique, chœur et solistes (peu importe l’instrument ou le type de voix).
Dans le Temple musical montréalais qu’est devenu la Maison symphonique, la parole créative de quatre compositions de haute tenue a eu droit à une cérémonie menée rondement par les artistes sur scène. Quatre œuvres portant un héritage sonore assez semblable, celui de l’avant-garde moderniste, teintée ici et là de spectralisme et d’expressionnisme atonal. Trois d’entre elles sont des créations, et deux sont spécifiquement focalisées sur la culture juive.
Je résumerai succinctement mes impressions de chacune d’entre elles : De l’encra escafada (L’encre qui disparaît) de Adrian Mocanu est la plus aboutie; Letter From Across the River de Dalit Hadass Warshaw, la plus touchante; Height of Land de Nicholas Denton Protsack, la plus impressionniste; Riddle de Hana Ajiashvili, la plus viscérale.
Captation du concert Gala des Prix Azrieli 2026 :
Le Prix de la Commande Azrieli 2026 pour la musique internationale, De l’encra escafada de Adrian Mocanu, s’est avéré être une introduction judicieuse. Son univers de bruitisme moléculaire, initialement fourmillant de minuscules particules gravitant aléatoirement dans un espace sonore très délicat, révèle un discours progressif et intellectuellement brillant menant à une étoffe musicale qui gagne en amplitude et en coffre, mais avec quelques va-et-vient dynamiques. L’ensemble se conclut de façon très satisfaisante dans une plénitude finale rayonnante. Le sujet, la voix perdue des trobairitz (femmes troubadours médiévales) se manifeste tout du long de l’œuvre, à travers le frémissement de fragments motiviques fantomatiques, évoquant, on le devine, les spectres de ces artistes dont nous avons oublié les voix. Le chœur, plus souvent qu’autrement, utilise des techniques vocales étendues (murmures, glissandos), alors que l’orchestre est constamment atomisé en milliers de couleurs, de timbres, de textures. Devant, un consort de violes (Les Voix Humaines : Susie Napper, Elinor Frey, Felix Deak et Thomas Baeté) luttait parfois vainement pour se faire entendre. À noter pour une prochaine performance : il faudra retravailler l’équilibre entre ce quatuor et le reste de l’orchestre/chœur. C’est d’autant plus important que ces violes représentent l’esprit de Beatriz de Dia, dont la seule chanson qui nous soit parvenue constituait l’un des matériaux de la composition. Malgré tout, cette œuvre nous est apparue, à moi-même et mon collègue Alain Brunet, comme la plus savamment aboutie de la soirée.
CONSULTEZ L’ENTREVUE QUE J’AI RÉALISÉE AVEC LE COMPOSITEUR DE DE L’ENCRA ESCAFADA, ADRIAN MOCANU
Letter From Across the River de la New Yorkaise Dalit Hadass Warshaw, le Prix de la Commande Azrieli de musique juive, suivait avec une proposition éminemment touchante. Warshaw y raconte l’histoire de son arrière-grand-père, Juif polonais qui a traversé à la nage une rivière pour aller porter une lettre d’adieux à ses fils, réfugiés en territoire sécuritaire, avant de retourner partager le sort funeste de sa femme et du reste de sa famille, dans les Camps de la Mort. La construction de Letter s’articule sur un squelette discursif linéaire, facilement compréhensible, en grande partie à cause du texte chanté puissamment par le baryton Noam Heinz. Letter se déroule à la façon d’un drame cinématographique, ou encore d’un oratorio miniature. L’action est soulignée par une musique évocatrice, campée sur les activités racontées ou les émotions suggérées. Après un déversement torrentiel de l’orchestre, qui plonge le public dans la rivière tourbillonnante avec le protagoniste de l’histoire, qui manque aussi de s’y noyer à plusieurs reprises, une deuxième et dernière partie de la composition nous invite dans un moment de grâce lumineuse et spirituelle, portée par l’orchestre allégé et surtout l’apparition de la soprano Hila Baggio. Sans être absolument sans faille, la performance de Baggio, sur une partition redoutable, exigeant des aigus aériens et lumineux, a offert l’expression angélique et l’illumination sacrée requise par la compositrice. Letter From Across the River est une pièce qui donne très envie de la réentendre.
Troisième au programme (et première au retour d’entracte), Height of Land de Nicholas Denton Protsack représentait le Prix de la Commande Azrieli pour la musique canadienne. Le Canadien Protsack, basé en Nouvelle-Zélande, recherche la façon de créer une véritable réciprocité entre la Nature et la musique classique d’aujourd’hui. Protsack affirme vouloir faire en sorte que les sons de la nature soit de la musique, et vice-versa. Ça a déjà été tenté plusieurs fois, sous forme de musique concrète, d’électro ambient, ou encore d’imitation instrumentale de bruits d’animaux, du vent, etc. Protsack souhaite proposer quelque chose de nouveau, une nouvelle façon de concevoir la relation entre les sons musicaux et l’esprit de la nature. Il affirme surtout ne pas offrir de véritable réponse, mais plutôt laisser les gens juger, et poursuivre ses propres recherches et questionnements. Y arrive-t-il, donc? Eh bien, Height of Land m’est apparue comme une construction contemporaine frétillante de textures qui évoquent souvent des sons d’oiseaux, des bruissements de feuilles, etc. Quelques idées esthétiquement stimulantes : la présence d’un chœur secondaire de huit chanteurs et d’un violoncelle parmi le public, ainsi qu’un épisode où les spectateurs sont appelés à frotter des mains. Rien dans tout ceci, cela dit, qui n’ait pas déjà été tenté (musiciens parmi le public, etc.), mais la réalisation de Protsack est belle et la partition brille de mille teintes et effets. La charpente générale est un peu difficile à saisir, et les idées semblent éparpillées, mais, en même temps, voilà probablement le principe à la base de l’oeuvre qui se manifeste : une musique qui souhaite être en relation symbiotique avec la Nature, ne peut pas non plus être construite avec un esprit trop cartésien. En fin de compte, Height of Land m’a grandement plu, esthétiquement, mais je sens que je devrai y retourner pour mieux en cerner les tenants et aboutissants.
La dernière œuvre au programme, le Prix Azrieli pour la musique juive (une musique déjà existante), était Riddle de Hana Ajiashvili. Au centre du propos, un texte du 12e siècle de Yehuda Halevi, en vérité une énigme qui mène à un commentaire politique : Qu’est-ce qui est fin, vide et lisse, mais dont le sang ‘coule de la bouche’ ? La réponse est puissante d’enseignement : la plume qui signe les ordres d’exécution. C’est sur cette réflexion aussi dramatique qui philosophique que Ajiashvili compose une trame puissante, viscérale, où l’orchestre éclate en tuttis saisissants, dans lesquels le choeur égrenne, graduellement, le texte de l’énigme en question, avant de terminer dans une décharge féroce. On en ressort un peu estomaqué.
CONSULTEZ L’ENTREVUE QUE J’AI RÉALISÉE AVEC LA COMPOSITRICE DE RIDDLE, HANA AJIASHVILI
Chapeau à l’Orchestre symphonique de Montréal et au Chœur de l’OSM, resplendissants, ainsi que les divers solistes. À la direction, Asher Fisch semblait tout à fait adéquat, sans se démarquer particulièrement.
Je disais plus haut que les quatre pièces procèdent d’une esthétique musicale contemporaine assez semblable. Même si chacune s’avère être un ajout significatif au répertoire de la musique savante, je me permettrai d’émettre le souhait que, lors des prochaines éditions, un soin particulier soit apporté à choisir des compositions qui représentent plus largement le monde de la nouvelle musique de concert. Parce que, en effet (et sans être exhaustif, de loin), quid du néotonalisme expressionniste (façon Anna Thorvaldsdottir), ou du post-minimalisme (façon Nico Muhly), ou du post-modernisme oecuménique fusionnant cultures pop et savantes (façon nicole Lizée)? En fait, des écoles de pensées nées et développées essentiellement dans les 25 dernières années, soit le 21e siècle.
Une idée comme ça, qui n’enlève absolument rien à l’accomplissement que représente l’édition 2026 des Prix Azrieli.























