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Mine de rien, en une petite douzaine d’années et six éditions, les Prix Azrieli de musique sont devenus l’un des concours de compositions musicales les plus prestigieux de la planète en ce qui concerne la musique d’aujourd’hui. Ils ont été créés en 2014 par Sharon Azrieli et se déploient en quatres catégories : la Commande Azrieli de musique canadienne, la Commande Azrieli de musique internationale, la Commande Azrieli de musique juive et le Prix Azrieli pour la musique juive. Trois créations originales, donc, ainsi qu’un prix pour une musique déjà existante, mais récente. Chaque prix équivaut à environ 250 000 $, soit 50 000 $ en argent comptant, ainsi qu’une valeur de quelque 200 000 $ en prestation sur scène, diffusion internationale, enregistrements, etc. C’est substantiel. Le concert gala qui présentera au public les œuvres choisies pour l’édition 2026 aura lieu le jeudi 15 octobre à la Maison symphonique de Montréal, avec l’Orchestre symphonique de Montréal, le Chœur de l’OSM et divers solistes sous la direction de Asher Fisch. PanM360 s’est entretenu avec chacun.e des compositeur.ices. ICI, LA NEW YORKAISE DALIT HADASS WARSHAW (Letter From Across the River).
PANM360 : En une courte phrase, de quoi parle votre composition ?
DALIT HADASS WARSHAW : Ce texte décrit une épreuve survenue dans la vie de mon arrière-grand-père à un moment essentiel et très important de sa vie. Elle est décrite en utilisant l’allégorie biblique de Jacob luttant contre l’ange afin de dépeindre sa propre lutte personnelle.
Plus précisément, en Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale, mon arrière-grand-père a traversé la rivière Boug à la nage pour envoyer une lettre d’adieu, avant de retourner affronter son destin (la mort dans les camps) avec sa famille.
PANM360 : C’est certainement très poignant. Comment exposez-vous et construisez-vous le récit ?
DALIT HADASS WARSHAW : La façon dont je l’ai mis en place repose en grande partie sur l’utilisation de deux langues, le yiddish et l’hébreu, en tant que protagonistes importants. On y observe comment ces langues s’affrontent ainsi que leurs diverses significations.
Certaines sont historiques, d’autres sont dramatiques. Il y a deux solistes dans la pièce plus le chœur, et il y a certaines raisons pour lesquelles, par exemple, le soprano est attribué uniquement à l’hébreu. Le baryton, lui, chante uniquement en anglais et en yiddish jusqu’à environ le tout dernier moment.
Le chœur fonctionne en quelque sorte comme un chœur grec et alterne entre l’hébreu et le yiddish.
PANM360 : Pour ceux qui ne seraient pas familiers, quelle est la différence entre les deux langues ?
DALIT HADASS WARSHAW : Le yiddish était la langue du peuple, et pendant plus de mille ans, ce n’était pas une langue religieuse. C’était la langue vernaculaire. C’était le quotidien et la langue de l’expérience humaine. Quand soudainement apparaît la poésie yiddish moderne, les pièces de théâtre et les romans au début du siècle dernier, c’est là que l’on découvre vraiment les histoires humaines avec toute leur intensité et leur tridimensionnalité. L’hébreu à l’époque était un peu comme le latin. Je pense que c’est la meilleure façon de le voir.
PANM360 : Quel élément de l’histoire culturelle juive vous inspire le plus ?
DALIT HADASS WARSHAW : Tout d’abord, ces questions sont excellentes. Et je trouve que mes réponses, bien sûr, ont tendance à évoluer au fil des jours.
Mais ma réalisation la plus récente que je voudrais transmettre maintenant en réponse à votre question, c’est l’importance du yiddish. Je parlais l’hébreu à la maison en grandissant. Je suis entièrement américaine, mais ma mère vient d’Israël. Il y a plusieurs années,par contre, j’ai commencé une étude sérieuse du yiddish, et cela a complètement ouvert mon esprit. Il y a beaucoup d’hébreu biblique ancien qui y est éparpillé. Mais cela dit, la structure principale est germanique. Ensuite, il y a des morceaux de mots slaves et araméens.
On peut retracer l’histoire du peuple juif ashkénaze à travers la langue elle-même, ce qui est tout simplement stupéfiant. Ce que j’ai découvert dans ce processus, c’est qu’il y a tellement de liens, en tant que musicien, avec notre approche de l’analyse ainsi que mon propre processus de composition. Ma façon d’analyser, ma façon de chercher, ma façon de transmettre mon art, tout cela est tributaire de cette continuité culturelle juive en moi. C’est bien plus présent en moi et dans mon approche de la composition musicale que je ne l’avais jamais réalisé ou reconnu avant.
De toute façon, ça a été une révélation pour moi.
Ce siècle dernier, il y a eu un tel traumatisme mondial. Le résultat a été que les générations suivantes se sont coupées du passé et n’ont regardé que vers l’avenir. Ce qui finit par arriver, c’est qu’il y a des vestiges, inconscients, qui se transforment, se métamorphosent en d’autres moyens d’expression. Finalement, on s’aperçoit que nous sommes plus connectés à notre passé que nous ne le réalisons.
PANM360 : Que ressentez-vous à l’idée de recevoir la Commande Azrieli 2026 de musique juive ? Qu’est-ce que ça représente pour vous ?
DALIT HADASS WARSHAW : C’est tellement significatif pour de nombreuses raisons, mais une raison très importante pour moi (en tant que créatrice) c’est que ça réconcilie beaucoup d’aspects de mon identité. Culturels, personnels, musicaux, des aspects qui ont souvent été éparpillés dans le passé. Le fait que les forces musicales elles-mêmes soient aussi grandes, c’est également excitant.
Un grand orchestre, un grand chœur. Je peux me livrer à mon amour de l’orchestre, de l’écriture vocale, de l’écriture chorale et de l’écriture soliste, mais aussi explorer l’idée du translinguisme et de la traduction simultanée. Découvrir comment ma propre langue musicale peut changer, s’adapter aux besoins de langues spécifiques. Ce sont toutes des amours distinctes pour moi.
Mais aussi, ce qui est le plus le plus puissant en termes d’émotions, c’est que ça me permet de transmettre une histoire familiale qui a été fondamentalement tragique, mais formatrice, et pourtant non résolue, incomplète, parce que ces voix planaient toujours quelque part dans mon esprit, en demeurant oubliées. Si je peux raconter cette histoire et y inviter d’autres personnes, et leur permettre de s’y identifier à leur façon, je pense que c’est tout simplement extraordinaire. Je ne suis qu’un véhicule. En tant qu’artiste, c’est le sentiment le plus fort que l’on puisse avoir, celui d’être un passage pour permettre un changement d’énergie.
Peut-être que cette pièce a vraiment puisé dans tous ces éléments.
PANM360 : Merci






















