classique occidental / minimaliste / musique contemporaine

MUTEK 2026 | Infinity Gradient ? Exceptionnel

par Ariel Rutherford

Exceptionnel.  Mais quoi donc? La première canadienne de la symphonie Infinity Gradient, pour orgue et 100 haut-parleurs 1-bit, présentée à la maison symphonique de Montréal dans le cadre de MUTEK, ce 28 août 2026.

Fruit de la collaboration entre le compositeur contemporain Tristan Perich, connu pour son exploration de la musique 1-bit, et l’organiste et claviériste James McVinnie, cette œuvre frappante propose une fusion entre l’instrument multi-centenaire qu’est l’orgue et le son digital du 1-bit. Le résultat de cette combinaison en apparence inattendue devient à l’écoute évident: orgue et audio 1-bit fonctionnent autour de l’émission de notes constantes alternant entre statuts actifs et inactifs. 

Et voici McVinnie qui apparaît au balcon. Applaudissements. Il s’installe à l’orgue, débute la musique.

En termes de composition, on est en descendance directe d’un minimaliste américain à la Steve Reich, centré sur la répétition en ostinato de courts motifs rythmiques et de variations harmoniques. Quoique Infinity Gradient ne s’interdise pas des changements parfois soudains de ton ou de motifs, particulièrement entre ses sept mouvements, ce qui s’offre à nous est un atmosphère sonore hypnotique, où l’on perd la notion du temps dans ce qui apparaît comme un paysage sonore à la fois statique et constamment changeant.

En concert, l’effet est puissamment sensoriel. Le mouvement spatial constant du son sur scène, d’un haut-parleur à l’autre, crée une tapisserie sonore pointilliste qui semble se défaire et se recomposer en permanence, tandis que l’air de la salle semble prendre corps sous l’effet du pouvoir de résonance de l’orgue. Une sensation qu’aucun système de son ne peut pleinement imiter.

Instaurant d’abord sur ses deux premiers mouvements une ambiance éthérée, aérienne, entre la rigueur mathématique de Reich et la douceur rétrofuturiste d’un Morte Garson, la symphonie se développe ensuite sur crescendo ascendant. 

Au 3e mouvement, la salle vibre sous l’effet des basses fréquences de l’orgue et des 4 Caissons de basses comptant au nombre des 100 hauts parleurs. On peut ici percevoir l’arrivée d’infrabasses dans la composition. Situées à l’extrême limite de notre audition, elles sont souvent utilisées au cinéma pour créer des effets de tension. Associées aux tremblements de terre dans le monde naturel, les infrabasses viennent ici faire vibrer tout le corps et induire un puissant sentiment d’intensité, ancré dans un ressenti plus sensoriel qu’auditif, qui finit de nous river à notre siège.

C’est sur les 4e, 6e et 7e mouvements que Infinity Gradient atteint son apogée, tandis que le 5e mouvement agit comme un interlude à très basse fréquence, produisant une accalmie anxiogène.

La répétition d’un puissant motif d’orgue ascendant mène à la conclusion du 4e mouvement , qui me rappelle l’entrée en vitesse lumière de Star Wars. J’en ai l’impression de quitter mon corps.   James McVinnie nous entraîne toujours plus loin, hors du monde.

Sur le 6e mouvement, une accumulation d’effets de glissement, de prime abord triomphants, puis alarmés, vient créer un sentiment d’urgence dystopique. Le  timbre de 100 voix mécaniques produit alors  l’impression d’être à bord du Trans-Europe Express de Kraftwerk, tombé sous le contrôle de HAL 9000. 

Le 7e et dernier mouvement offre un ultime crescendo, tandis que les voix conjuguées des hauts-parleurs en viennent à ressembler à des sirènes d’alertes et le son de l’orgue, au mouvement des roues d’un train en folie. 

Une dernière montée, la salle vibre, puis tout s’arrête. L’espace surchargé de vibrations se vide soudainement. 

James McVinnie fait résonner une dernière note, retour au calme, déjà sous l’ovation du public qui reprend enfin son souffle. Puis il se lève, et nous aussi. Tristan Perich vient rejoindre ses haut-parleurs sur scène, pour lui aussi profiter de cette ovation debout plus que méritée.

L’heure est passée comme l’éclair. C’était un must.

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