Grand habitué de la scène champêtre de l’Amphithéâtre Fernand-Lindsay et du Festival international de Lanaudière, William Christie et les Arts Florissants ont, lors de leurs trois derniers passages, offert une expérience enlevante avec des soirées d’enchantement comme eux seuls savent le faire.
Pour ce nouveau programme, William Christie a fait le choix des symboles pour marquer son passage. Dans une grande intelligence stylistique et programmatique, le maestro des Arts Florissants a mis en relation dans ce programme double deux œuvres lyriques de Marc-Antoine Charpentier dont les sens se répondent. Il y a de ces moments musicaux où, pour un auditeur, le temps lors d’un concert semble s’arrêter tant les éléments qui se présentent sous nos yeux forment un tout cohérent. D’abord, le soutien musical assuré par l’ensemble était à la fois léger dans les moments détendus et vifs dans les passages animés. Puis, la scénographie et la mise en scène élaborées par Stéphane Facco et Marie Lambert-Le Bihan, qui ne se limitaient pas à une mise en espace, ont offert un ravissement pour les yeux avec des éléments de décors ingénieux pour représenter divers lieux, le tout nourri par des chorégraphies de Martin Chaix dont la rhétorique accompagnait l’action de manière fluide. Les formes d’arts réunies dans ce concert étaient portées par une distribution vocale composée des lauréats de la douzième édition du Jardin des Voix, l’académie fondée par William Christie pour former des chanteurs et chanteuses à la musique baroque.
La première partie s’ouvrait avec l’idylle Les Arts florissants, œuvre qui a donné son nom à l’ensemble fondé par Christie en 1979. Dans cette allégorie musicale, les quatre formes d’arts (la Musique, la Peinture, la Poésie et l’Architecture) placées sous la protection de la Paix, font face aux assauts de la Discorde, icône guerrière qui glorifie la violence. C’est notamment le Québécois Olivier Bergeron qui se démarque dans ce rôle de la Discorde en y donnant une incarnation tout à fait machiavélique, sans être puéril. Invoqué par les Arts auprès des dieux, La Paix finit par imposer le silence aux armes et à faire reculer la Discorde, dans un enchaînement de scènes éthérées.
En deuxième partie, l’opéra de chambre La Descente d’Orphée aux enfers a donné au public un important contraste stylistique et thématique. Le mythe est connu. Pour secourir sa belle Eurydice, morte après avoir été mordue par un serpent, le berger Orphée entreprend de traverser les Enfers pour demander à Pluton de la lui rendre. Transi par le chant du berger et convaincu par sa femme Proserpine, le dieu cède : Eurydice pourra suivre Orphée vers la lumière à la condition que ce dernier ne se retourne pas avant d’avoir quitté les enfers.
Si nous devions nous représenter l’effet que le pouvoir de la musique peut avoir sur l’esprit humain dans cette production, le ténor Bastien Rimondi en serait l’icône. Il a incarné un Orphée absolument sublime à l’intonation claire et au timbre cuivré. C’est surtout dans la majorité du deuxième acte que l’action est la plus captivante, avec tout le périple d’Orphée. La première scène qui s’ouvre avec le trio des grandes figures du châtiment éternel – Tantale, Ixion et Titye, interprétés brillamment par Olivier Bergeron, Attila Varga-Tóth et Richard Pittsinger. Il se crée un effet dichotomique fascinant à voir et entendre sur scène, la souffrance de ces personnages qui s’expriment avec une musique qui est en opposition totale avec le propos. Cet effet nous happe et nous captive émotionnellement. Les moments où Orphée apaise les Furies et où Pluton se laisse charmer et convaincre par sa voix, et celle de Proserpine, sont menés avec une interprétation touchante.
Dans cette sublime production, à laquelle on ne pourrait seulement que reprocher une articulation et une prononciation inégales par moment, rien dans ce qui est présenté sur scène n’est laissé au hasard et l’investissement complet des interprètes, que ce soit les instrumentistes par leur jeu ou les chanteurs par la présence, l’interprétation scénique et la rhétorique exprimée par les mouvements de danse : tous les goûts étaient réunis dans une forme d’art total qui nous a transportés.
crédits photos : Gabriel Fournier























