Avec Les Contes d’Hoffmann, l’Institut canadien d’art vocal (ICAV) proposait une lecture qui misait autant sur la force dramatique que sur les qualités musicales de l’œuvre d’Offenbach.
On observe une belle introduction par l’Orchestre qui happe le public dans l’univers du poète. Les chanteurs surgissent de l’emblématique salle Ludger-Duvernay du Monument national avant même de rejoindre la scène, abolissant instantanément la frontière entre l’audience et l’action. Une entrée en matière simple, mais particulièrement efficace, qui annonce d’emblée une production où le théâtre occupe une place aussi importante que la musique.
La mise en scène de Nathalie Deschamps s’inscrit dans une démarche de réécriture assumée. Cette version 2026 transpose certains enjeux de l’œuvre afin de les faire résonner avec des réalités bien contemporaines, notamment la question de l’addiction, une problématique qui touche particulièrement le tissu social montréalais. Sans dénaturer l’esprit d’Offenbach, cette actualisation propose une nouvelle lecture du parcours d’Hoffmann et rappelle combien les thèmes de l’opéra demeurent universels.
Sous la direction de Julien Proulx, l’Orchestre de la Francophonie accompagne les chanteurs avec cohésion, bien que le premier acte soit parsemé de quelques décalages sans conséquences dans notre divertissement. La direction privilégie la fluidité du récit plutôt que les effets démonstratifs, laissant respirer les différentes scènes tout en maintenant une tension dramatique constante. L’orchestre se distingue également par la richesse de ses couleurs sans couvrir les chanteurs, un des grands défis auquel les musiciens font face dans le contexte d’opéra. Les bois offrent plusieurs des plus beaux moments de la soirée, notamment grâce aux échanges entre le cor anglais et le hautbois, dont les timbres se répondent avec beaucoup de délicatesse. Les cuivres, précis et équilibrés, remplissent leur rôle dramatique que leur réserve Offenbach, tandis qu’un solo de trompette retient particulièrement l’attention.
Le premier acte repose largement sur Olympia, ici réinventée sous les traits d’une poupée robotique adaptée à notre siècle. Hannah Friesen s’approprie avec aisance cette vision renouvelée du personnage et livre une prestation aussi virtuose que réjouissante. Son célèbre air des Oiseaux dans la charmille impressionne autant par la précision de ses vocalises que par la maîtrise des nuances et des redoutables sauts d’intervalles. À cette solide technique s’ajoute un sens du comique particulièrement développé : chacun de ses gestes contribue à donner vie à cette créature mécanique avec une précision presque chorégraphique, jusque dans le moindre détail de son jeu scénique.
À ses côtés, Coppélius interprété par le baryton Wessel Wirken s’impose comme l’un des grands artisans du succès dramatique de cet acte. Son sens du rythme théâtral et son investissement dans le personnage provoquent plusieurs des éclats de rire les plus spontanés de la soirée.
Il convient également de souligner la prestation du baryton Théo Raffin dans le rôle de Spalanzani. Appelé à reprendre le personnage à la dernière minute, il relève le défi avec une assurance remarquable. Sa présence scénique affirmée, alliée à une excellente émission vocale, lui permet de s’intégrer avec naturel à une distribution déjà bien en place, sans jamais laisser paraître les circonstances particulières de cette prise de rôle.
Dans le rôle-titre, Hoffmann (Danny Leclerc) exige une endurance vocale considérable. L’interprète relève ce défi avec conviction, offrant un personnage crédible tant dans les passages plus légers que dans les moments où l’émotion domine la scène. Une légère fatigue vocale se fait certes sentir au fil de la représentation, mais la projection demeure solide et l’engagement scénique ne se dément jamais, témoignant d’une réelle générosité artistique.
Le deuxième acte constitue un nouveau sommet émotionnel de la soirée. L’Antonia présentée ici (Rose Lebeau Sabourin) touche immédiatement par la beauté de son timbre et la sincérité de son interprétation. L’émotion naît de la qualité de son chant ainsi que du dialogue qu’elle entretient avec un orchestre particulièrement inspiré dans cet acte. Les interventions des bois, notamment de la flûte et du hautbois, accompagnent avec finesse la fragilité du personnage, tandis que le grand trio s’impose grâce à un équilibre particulièrement réussi entre les différentes voix.
Le troisième acte, consacré à Giulietta, est porté par une belle alchimie entre les interprètes. Cette complicité nourrit avec naturel les jeux de séduction, de manipulation et d’illusion qui traversent cette ultime histoire, conférant à l’ensemble une tension dramatique qui prépare efficacement le dénouement.
Au-delà des performances individuelles, la cohérence de l’ensemble témoigne du travail considérable accompli en amont. Le dénouement rassemble avec fluidité les différents fils dramatiques patiemment tissés tout au long de la soirée et offre une conclusion pleinement satisfaisante à cette fresque où théâtre et musique avancent constamment main dans la main.
L’ICAV signe ainsi une production qui démontre combien Les Contes d’Hoffmann demeurent une œuvre d’une étonnante modernité. Grâce à une distribution investie, un travail orchestral soigné et une mise en scène qui ose dialoguer avec les enjeux de notre époque, la virtuosité vocale n’y apparaît jamais comme une fin en soi, mais demeure constamment au service de l’émotion et du récit.
crédits photos : Benoît Vermette























