Pierre Lapointe n’en est pas à sa première aventure symphonique, celle-ci vient assurément magnifier son œuvre, c’est du moins ce qu’on a constaté jeudi 18 juin à la Maison symphonique, premier de deux concerts avec ce même programme. La forêt des cœurs abîmés, titre mashup de deux albums : Treize chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé et aussi (surtout) La Forêt des mal-aimés dont on célèbre deux décennies d’existence par une relecture symphonique.
L’Orchestre Métropolitain et son chef invité, Thomas Le Duc-Moreau, ont ainsi mené à bien cette relecture symphonique arrangée et orchestrée par l’auteur-compositeur Antoine Gratton, réputé spécialiste des arrangements pour cordes dans la pop culture. Ce que Gratton a imaginé pour Lapointe tient du classicisme dans sa démarche.
Prenons l’exemple du post-romantisme pour l’illustrer: jusqu’au milieu du siècle précédent, par exemple, il s’est trouvé des compositeurs post-romantiques pour la musique symphonique comme pour la musique de film, c’est-à-dire que leur esthétique orchestrale restaient fidèles aux acquis des Wagner, Brahms, Bruckner, Tchaïkovski et autres Chopin, réalisés plusieurs décennies avant leur ère. Le son hollywoodien repose en bonne partie sur ce socle.
Le phénomène du classicisme existe certes depuis que la culture existe, on décide d’assumer sa préférence pour une esthétique et on s’applique à la reproduire tout en souhaitant y apporter sa touche. La musique populaire n’y fait pas exception.
Et si on embrasse ce concept, on adore se perdre dans La forêt des cœurs abîmés. On ferme les yeux, on redécouvre tous les procédés orchestraux de la chanson française, de l’Après-Guerre au tournant des années 70. On ferme les yeux, on entend les sons de Francis Lai, Paul Mauriat, Raymond Lefèvre, Jean-Michel Defaye, Michel Legrand, Michel Colombier bref ces grands arrangeurs et leaders d’orchestres ayant étoffé les mélodies et harmonies des chanteurs français les plus accomplis de cette époque, Aznavour, Ferré, Brel, Vian, Gainsbourg première mouture, Dalida, Barbara, on en passe.
Post-romantisme, impressionnisme, modernité, chanson française « classique », ce comfort food raffiné était la rampe de lancement des albums de Pierre Lapointe ici réinventés en mode symphonique.
La première partie du programme a été particulièrement classique, les « chansons démodées » et « accords défraîchis » de cet album récent, ses mélodies, ses texte ou son français normatif s’y prêtaient parfaitement. On aura noté que les réharmonisations étaient rares, que l’on respectait les accords des chansons en y ajoutant des ornements et rythmes variés comme certains emprunts afro-caribéens très en vogue dans les années 50.
À l’instar de La Forêt des mal-aimés, la seconde partie était plus moderne, plus audacieuse, néanmoins sobre et plutôt conventionnelle. Et nous montrait un Pierre Lapointe vraiment pas conventionnel, tout à fait spectaculaire dans une tunique aux couleurs pastels assortie de leggings et crocs stylisés, seul décor (onirique?) sur scène comme le chanteur l’a lui-même constaté de vive voix devant une foule hilare.
Sauf une petite erreur en première partie, Pierre Lapointe s’en est fort bien tiré. Sa voix a porté comme il se devait, ses excellents textes n’ont pas été occultés par l’orchestre dont le maestro a maintenu l’équilibre avec circonspection, l’élégance et le panache de la proposition ont propulsé encore plus loin la matière de ses deux albums au programme, dont le second réalisé par Jean Massicotte demeure l’opus clé de son œuvre.
Crédit photo: Benoît Rousseau























