Classica | La voix de Marianne Lambert pour apaiser le deuil

Entrevue réalisée par Alexandre Villemaire

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Comment transmettre les sentiments liés au deuil périnatal en musique? En effet, c’est un sujet qui est plus que sensible, encore tabou à bien des égards pour n’importe qui, aussi bien intentionné soit-il. Avec sa création Mers intérieures, la soprano Marianne Lambert aborde cette thématique avec humanité, empathie. Ancrée dans sa propre expérience, elle se rend vulnérable et ouvre son cœur et ses émotions au public qui emplissait la moitié de la salle Jean-Louis Millette du Théâtre de la Ville à Longueuil. Une audience à la fois curieuse, et qui, pour plusieurs de ses membres, a été tout aussi touchée personnellement par la teneur du propos.

Pour raconter son histoire, et par la même occasion, l’histoire de tant d’autres mères qui ont vécu ce deuil, Lambert ainsi que ses deux acolytes musiciennes, Janie Caron au piano et Chloé Dominguez au violoncelle, puisent dans le répertoire instrumental et vocal essentiellement français et allemand des XIXe et XXe siècles pour broder une histoire musicale qui traverse les différentes étapes deuil, de la peine à l’isolement pour finir par l’acceptation. En plus de l’interprétation des différentes mélodies par Marianne Lambert, des projections vidéo sur des toiles blanches et une mise en scène signée Isabeau Proulx-Lemire venaient habiller le plateau. C’est entre autres par ces projections que la symbolique de l’eau qui jalonne le concert se manifeste. L’eau sert de toile de fond pour explorer la douleur, la guérison, la renaissance et la transformation.  Les plus marquantes et intéressantes étaient celles où Marianne Lambert est mise en scène dans des cadres naturels léché et lumineux, que ce soit en forêt, déposant une gerbe de fleurs sur une tombe imaginaire ou encore cette impressionnante prise de vue sous-marine qui peuvent symboliser à la fois, le fait de se faire emporter, de perdre sa vie, mais aussi la renaissance quand on émerge après le deuil. Bien qu’utiles pour aider le public à comprendre les paroles des pièces, les surtitres blancs se perdaient parfois dans les images projetées sur les toiles. C’est un élément didactique qui serait à peaufiner, pour comprendre le sens des mots. 

Musicalement, le programme enchaîne de manière équilibrée œuvres purement instrumentales (Spiegel im Spiegel d’Arvo Pärt; Rivière du Nord d’Amélie Fortin) et œuvres vocales. On navigue donc entre différents styles, allant du minimalisme au romantisme tardif et au modernisme. Parmi les moments les plus poignants de ce concert, l’interprétation des mélodies de Gustav Mahler a été particulièrement touchante, notamment « Ich bin der Welt abhanden gekommen », extrait du cycle Rückert-Lieder et que l’on peut traduire par « Je me suis retirée du monde ». Quand on connait l’histoire personnelle de Gustav Mahler et de sa femme Alma, qui eut aussi ont eu à vivre avec la perte d’un enfant, on ne peut qu’être saisie par cette sensibilité de la poésie allemande du XIXe siècle qui trouve écho aujourd’hui avec étonnante précision. Très beau moment aussi, l’interprétation de la pièce traditionnelle The Last Rose of Summer par Benjamin Britten où pendant que la ligne vocale demeure, les instruments tressent un accompagnement contrastant, ce qui confère à la mélodie folklorique une apparence de déphasage. La mélodie, porteuse à la fois de mélancolie et d’espoir, prend alors une dimension qui la rend encore plus complexe. 

Hormis les quelques petits ajustements techniques comme un meilleur agencement des projections de textes, Mers intérieures est un concert et un projet artistique qui laisse une trace dans la tête et dans le cœur. Fruit d’un cheminement personnel, voire même spirituel, face à la perte de deux Marianne Lambert offre un témoignage musical percutant et sensible dont le message mériterait tout à fait d’être adapté sous une forme de médiation musicale et de tournée à travers le Québec pour que tombe le tabou et la honte associée au deuil périnatal. Il est l’exemple que la musique peut communiquer et guérir et il rappelle que, malgré la perte, une mère ne cesse jamais d’être une mère.

crédit photo: Annie Bigras – Agence BigJaw

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