Akousma| Felix Deufel nous fait découvrir la richesse sonore inouïe de l’Arctique

Entrevue réalisée par Michel Labrecque

Fondateur du Center for Immersive Media Art, Music and Technology, le ZiMMT (équivalent allemand de notre SAT), à Leipzig, Felix Deufel est un artiste sonore et écologue acoustique qui s’intéresse plus particulièrement aux enjeux environnement aux et aux conséquences des activités humaines sur la biosphère.

Pour l’œuvre présentée le jeudi 22 octobre à Akousma, Lost in Liquid Noise, il s’est rendu à deux reprises au Groenland y faire des enregistrements sur le terrain qui ont ensuite été organisés en une suite saisissante qui plonge l’auditeur dans un univers sonore inédit d’une richesse inouïe.

À la veille de son passage à l’Usine C, Felix a bien voulu répondre par écrit à quelques-unes de nos questions.

Genres et styles : expérimental / enregistrements sur le terrain / paysages sonores

PAN M 360 : Comment est née votre fascination pour l’Arctique?

Felix Deufel : Je suis fasciné par les montagnes et les glaciers depuis mon enfance, car nous allions souvent dans les Alpes en Allemagne, d’où vient ma famille. Je me suis rendu en Islande pour réaliser des enregistrements sur le terrain portant sur les processus de fonte ainsi que sur différents glaciers en Europe. 

L’Arctique, et plus particulièrement le Groenland, me fascine à bien des égards : la dimension géopolitique, l’incertitude quant à ce qui se cache sous la glace, mais aussi les nombreuses pratiques scientifiques visant à observer la formation de la glace et les différents mouvements de la calotte glaciaire, sans oublier les données historiques incroyables et les voyages dans le temps que permet l’analyse des carottes de glace.

Mais ce qui m’a finalement poussé à entreprendre ces expéditions là-bas, c’est la lecture d’un article rapportant que le Groenland perd 600 millions de tonnes de glace par jour. C’était une information que je ne parvenais pas à assimiler et je ne savais absolument pas comment me la représenter. Cela arrive très souvent avec des faits scientifiques cruciaux et très lourds de sens concernant les changements climatiques et divers autres sujets qui sont très difficiles à concevoir. Et c’est ce qui m’a poussé au départ à entreprendre ces voyages dans l’Arctique, à la suite desquels j’ai composé Lost in Liquid Noise.

PAN M 360 : Quelles ont été vos premières impressions de l’Arctique lorsque vous y êtes arrivé pour la première fois ?

Felix Deufel : J’étais très enthousiaste et un peu nerveux à l’approche de ces journées car j’y allais avec un bon ami à moi et nous n’étions que tous les deux pour cette première expédition. Ce fut un immense coup de chance de pouvoir rencontrer sur place trois scientifiques de différentes équipes avec lesquelles j’avais été en contact avant le voyage pour échanger et apprendre à planifier l’expédition. Ils étaient tous en train de démonter leurs camps précisément ce jour-là et se trouvaient tous dans la même ville. C’était vraiment génial et ils nous ont apporté un soutien formidable, tant au niveau de l’équipement que des renseignements et des itinéraires.

Le deuxième voyage a eu lieu sur une mer gelée et ce fut une expérience vraiment incroyable ! La toute première nuit passée sur la glace, nous avons eu droit à un concert de baleines absolument extraordinaire et à toutes sortes de sons sous-marins inattendus et imprévisibles que je n’avais jamais entendus auparavant; je n’aurais jamais pu imaginer ni m’attendre à cela.

PAN M 360 : Quelles sont les difficultés inhérentes à l’enregistrement sonore dans un tel environnement ?

Felix Deufel : La température est bien sûr un problème pour les batteries. À part ça, j’avais déjà acquis une certaine expérience lors de divers voyages d’enregistrement sur le terrain faits dans le froid et je dispose d’un équipement capable de fonctionner dans ces conditions. 

C’est justement ce qui fait tout le charme de ces expéditions, ce que j’adore : on se retrouve au cœur d’une nature grandiose, on fait de longues randonnées, on installe les microphones, les hydrophones, les géophones et les différents capteurs, puis on examine un peu ce qu’ils captent en direct, avant de laisser le matériel sur place pour ne pas perturber les enregistrements et pouvoir capter sur des périodes plus longues, de jour comme de nuit, par exemple. À la fin, il ne reste plus qu’à récupérer son matériel. 🙂

PAN M 360 : Comment as-tu assemblé et organisé tous les sons que tu avais recueillis pour Lost in Liquid Noise ?

Felix Deufel : Dans Lost in Liquid Noise, j’utilise des sons provenant de ces expéditions, qui ont été enregistrés à l’aide de toutes sortes de capteurs et de micros différents, comme je l’ai mentionné. J’avais en tête une sorte de scénario, un voyage au cœur d’un glacier, puis sous la calotte glaciaire jusqu’à l’océan, sous la mer gelée, tout en explorant différents endroits là-bas. 

J’utilise les sons tels quels, je n’y apporte donc aucune modification majeure, à l’exception du filtrage, qui me permet d’isoler certains sons ou de supprimer certaines fréquences d’un enregistrement, et je transpose les sons très graves dans une gamme de fréquences où ils peuvent être reproduits par des caissons de graves ou des transducteurs.

Le résultat est une composition dans laquelle je superpose ces enregistrements pour exprimer ce que j’ai ressenti et ce que j’ai vécu là-bas. J’ai également créé une version audiovisuelle de cette œuvre en collaboration avec Lucas Gutierrez; nous y avons utilisé toutes les photos et les vidéos que j’ai prises lors de ces excursions pour créer un univers fait de textures, de sculptures et de paysages. L’œuvre audiovisuelle est sur le point d’être lancée en format pour projection sous dôme et en version à 360 degrés, et nous travaillons également à une version en réalité virtuelle.

PAN M 360 : Quels étaient vos objectifs en créant cette œuvre ?

Felix Deufel : Je n’avais pas d’objectif précis, mais d’une manière générale, à travers les installations et les expériences d’écoute que je crée, ainsi que ce que je constate en présentant ces formats, je constate que les paysages sonores naturels exercent un puissant effet sur les visiteurs. Cela peut être apaisant, la perception du temps s’en trouve modifiée et les gens parviennent à se déconnecter. C’est ce que je vis moi-même lors de mes excursions sur le terrain, c’est l’effet que les environnements et les paysages sonores ont sur moi, et c’est ce que j’essaie de transmettre dans les œuvres que je crée.

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