Akousma 2026 | Louis Dufort nous explique tout !

Entrevue réalisée par Alain Brunet

Un salut à feue Chantal Dumas, les lauréats Alex Brisson et Melanie Zhou, la Britannique Manuella Blackburn, les 70 ans de Forbidden Planet, œuvre pionnière de Bebe et Louis Barron, le pionnier de la synthèse granulaire Barry Truax, la Française Christine Groult, Ka Baird, Myriam Bleau et Audréanne Filion, Exzald S et plusieurs autres compositeurs.trices issus des sous-sols, des garages, des laboratoires et des académies.
Voilà la mixture unique d’Akousma, le plus pointu de tous les festivals électro présentés annuellement à Montréal. Nous y revoilà, du mercredi 21 au vendredi 23 octobre prochains à l’Usine C. Son directeur artistique, Louis Dufort, a répondu à toutes nos questions. Vous lisez tout, vous comprenez tout d’Akousma 2026 !

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PAN M 360: Y a-t-il un angle général à cette programmation 2026?

Louis Dufort: L’idée, c’est justement de ne pas imposer une seule direction esthétique. Akousma fait cohabiter la tradition électroacoustique / acousmatique avec les musiques électroniques expérimentales issues notamment des scènes underground. Ce qui m’intéresse, c’est une posture compositionnelle commune, celle qui consiste à considérer le son comme une matière à explorer, à transformer et à organiser, et ce, à travers un médium désormais largement numérique. Cette médiatisation du son, qui remonte aux origines de la musique concrète, a donné naissance à des techniques d’écriture propres au support enregistré, dont les possibilités se sont considérablement développées avec le numérique. Il y a aussi cette notion fondamentale de musique de concert, où l’écoute devient l’activité principale, et qui me tient vraiment à cœur. Car oui, je crois sincèrement que cette musique est avant tout une musique de concert. Et bien sûr, l’immersion sonore est centrale à notre démarche.

Peux-tu choisir trois incontournables par soirée et justifier ces choix ?

Louis Dufort: C’est difficile, puisque chaque proposition a sa singularité !

Le mercredi 21 octobre, nous saluons la mémoire de Chantal Dumas, disparue cette année. Chantal Dumas occupe une place importante dans le paysage des arts sonores québécois par son travail, qui témoigne d’une approche de la composition entretenant des liens étroits avec la radio, le documentaire sonore, la mémoire et l’écoute. Trois de ses œuvres seront spatialisées par Christian Calon et Magali Babin. 

La relève occupe une place importante dans notre programmation. Cette année, nous accueillons les lauréats de deux concours, Alex Brisson et Melanie Zhou, ce qui nous permet de faire découvrir au public des compositeurs et compositrices en début de carrière. 

Enfin, Manuella Blackburn, une compositrice britannique dont la musique est particulièrement bien ciselée, chatoyante et lumineuse, présentera ses œuvres les plus récentes, qui sont du bonbon pour les oreilles.


Le jeudi 22 octobre, nous célébrons les 70 ans de Forbidden Planet, œuvre pionnière de Bebe et Louis Barron, réalisée avec des circuits électroniques conçus par les Barron eux-mêmes, mais d’une étrangeté toujours saisissante. 

Nous accueillerons ensuite Barry Truax, pionnier de la synthèse granulaire et du World Soundscape Project, avec son cycle The Elemental Trilogy. 

Christine Groult, figure importante de la musique concrète française, dont j’apprécie particulièrement l’écriture poétique, présentera Eaux mêlées. Son travail possède une dimension à la fois organique et poétique, où les sons semblent parfois conserver quelque chose de leur origine tout en nous entraînant vers des territoires complètement imaginaires.


Le vendredi 23 août, place à la performance physique et vocale de Ka Baird, où la voix devient une matière sonore à part entière. Ses performances possèdent une intensité presque viscérale, oscillant entre des moments de grande fragilité et des déploiements sonores beaucoup plus radicaux.

Myriam Bleau et Audréanne Filion présenteront une nouvelle collaboration où violoncelle et électronique cherchent à fusionner. Ce qui m’intéresse particulièrement dans cette rencontre, c’est justement 

la possibilité de voir émerger un langage commun à partir de deux pratiques qui abordent la matière sonore de manières différentes.

Enfin, nous accueillons Exzald S, dont l’album Iridesc a été l’un de mes coups de cœur de 2025. Cette troisième soirée se distingue également par sa formule déambulatoire. Nous retirons les sièges pour permettre au public de circuler librement dans l’espace, de découvrir différentes perspectives d’écoute et de vivre autrement la spatialisation sonore.

PAN M 360: Trois soirs en milieu de semaine, pourquoi ?

Louis Dufort: C’est d’abord une question de disponibilité des salles et de logistique. Mais notre public vient chercher des propositions qu’il ne trouvera pas ailleurs, et nous constatons qu’il se déplace volontiers en semaine. Il faut aussi comprendre que nous ne sommes pas un festival de musique électronique au sens où on l’entend généralement. Nous ne cherchons pas à reproduire l’expérience d’une soirée de club ou d’un événement festif traditionnel. Cela dit, nous aimons aussi bousculer ces conventions, comme en témoigne notre soirée du vendredi, où nous transformons complètement la configuration habituelle de la salle.


PAN M 360: En 2026, quel est le vrai public d’Akousma ?

Louis Dufort: Nous observons depuis quelques années un véritable rajeunissement et une diversification du public. Pendant longtemps, la musique électroacoustique a surtout circulé dans un milieu relativement spécialisé, souvent associé aux institutions d’enseignement et aux réseaux de musique contemporaine. Ce public existe toujours et demeure important pour nous, mais il est maintenant rejoint par des personnes issues des scènes électroniques expérimentales, ambient et noise.

Il y a aujourd’hui un intérêt grandissant pour l’expérimentation sonore et les nouvelles expériences d’écoute immersive, et cet engouement dépasse largement les milieux traditionnels de l’électroacoustique. Plusieurs de ces nouveaux auditeurs ont découvert la création sonore à travers des labels indépendants ou des scènes musicales alternatives. Ils ne connaissent pas nécessairement les pionniers et pionnières du genre, mais possèdent une véritable curiosité pour le son et ses possibilités expressives.

Ce qui est intéressant, c’est que ces différents publics peuvent se retrouver autour d’œuvres qui, malgré leurs origines très différentes, partagent certaines préoccupations musicales. Des artistes issus des scènes underground peuvent ainsi découvrir la tradition acousmatique, et inversement.

PAN M 360: Depuis quelques années, vos salles sont pleines. Pourquoi pas une expansion ?

Louis Dufort: Je ne souhaite pas nécessairement allonger le festival. Trois jours, c’est une formule qui nous convient. J’aimerais plutôt pouvoir accueillir davantage d’artistes internationaux et développer notre mobilité. 

Concernant les artistes internationaux, il y a des artistes majeurs dans le domaine des musiques électroniques expérimentales que j’aimerais présenter à Montréal depuis longtemps, mais dont la venue représente un investissement trop important pour nos moyens actuels.

Concernant notre mobilité, l’idée serait de posséder notre propre acousmonium (orchestre de haut-parleurs). Nous pourrions ainsi présenter des concerts spatialisés dans différentes régions du Québec, ailleurs au Canada et aux États-Unis, lorsque les relations seront redevenues plus favorables.

Il faut aussi souligner que nous proposons des activités tout au long de l’année avec nos séries Électrochoc et Soundwich, ainsi que des activités de médiation qui, cette année, nous ont conduits à présenter des concerts dans des parcs à Montréal.

PAN M 360: Quel est l’état du financement d’Akousma?  ?

Louis Dufort: Le financement demeure un défi, particulièrement parce que la diffusion de ces musiques exige des équipements spécialisés et des équipes techniques expérimentées. Nous devons aussi composer avec l’augmentation des frais de production et de déplacement. Il faut également souligner qu’il existe un défi particulier pour les musiques expérimentales, car nous évoluons à la croisée de plusieurs disciplines et de plusieurs traditions artistiques, ce qui peut parfois être difficile à faire valoir auprès de nos pairs. Cela dit, je crois que la reconnaissance grandissante des musiques numériques immersives constitue aussi une occasion de mieux faire comprendre la pertinence de notre travail. Le soutien public demeure donc essentiel à la vitalité de cet écosystème artistique fragile. J’en profite d’ailleurs pour remercier les organismes subventionnaires qui, par leur engagement, rendent possible la tenue d’un festival comme Akousma.

PAN M 360: Quelles sont les perspectives à long terme ?

Louis Dufort: Je souhaite poursuivre le rapprochement entre les traditions acousmatiques et les scènes électroniques expérimentales, notamment autour de l’audio spatial. Nous assistons depuis quelques années à une véritable convergence entre ces différents univers musicaux, qui ont longtemps évolué dans des réseaux relativement distincts. Les nouvelles possibilités de spatialisation sonore ouvrent des perspectives compositionnelles particulièrement stimulantes et constituent un terrain de rencontre entre ces pratiques.

Nous développons déjà des collaborations avec la SAT, le CIRMMT, le Centre Phi et MUTEK. J’aimerais aussi favoriser les échanges avec des lieux comme ZiMMT à Leipzig, le GRM à Paris et Tempo Reale à Florence, avec qui nous avons déjà collaboré. À plus long terme, je crois qu’il serait intéressant de développer un réseau permettant de faciliter la création, la coproduction et la circulation des œuvres immersives entre différentes institutions spécialisées.

Mais une chose demeure essentielle, préserver la liberté artistique du festival. Akousma doit demeurer un lieu où l’on peut découvrir des propositions inattendues, parfois exigeantes, parfois déroutantes, certes, mais aussi saisissantes, profondes et, surtout, toujours portées par une véritable démarche de création.

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