Charlotte Greve est une saxophoniste autrichienne basée à New York qui explore à peu près tout ce qui se fait en nouvelle musique, du jazz au contemporain savant, en passant par l’art pop, l’électro, etc. Waterbodies est un premier opus en son nom propre, et il témoigne d’accointances effectivement éclectiques, pas toujours heureuses en termes de fluidité d’enchaînements, mais très souvent stimulantes en titillements d’intérêt musicophiles.
À propos de l’amplitude stylistique représentée dans l’album, Greve dit :
Cela capture toute la gamme de ce qui m’attire musicalement. Plutôt que de restreindre les choses, je voulais les ouvrir, en plaçant ces influences disparates côte à côte et en faisant confiance à leur connexion, car elles passent toutes par moi.
Si bien qu’après l’introduction en forme de ballade planante de The Well (très bienfaisante), Greve suit avec l’esprit art/chamber pop de Wave, dont les vagues référentielles nous ramènent à quelque chose comme Final Fantasy de Owen Pallett. Ça se poursuit un peu dans cette lignée avec Hidden Threads et Lighter Blue, quoique dans une énergie plus retenue, intimiste, où la voix de Greve traitée en multipistes résonne fantomatiquement. Own Lap s’amorce dans une atmosphère impressionniste portée par de l’électro délicate et la guitare frémissante, auxquelles viennent s’ajouter, rien de moins que l’Orchestre symphonique de Bratislava, soutien luxueux à la voix de Greve, qui entonne une mélodie mélancolique, un peu indie. L’armée orchestrale est utilisée initialement avec beaucoup de douceur et de retenue, ce qui témoigne de l’intelligence de la compositrice, dans ce contexte. Cela dit, Greve construit graduellement une ascension émotionnelle qui atteint un paroxysme sensoriel émouvant, avec de s’effacer lentement vers le silence. Franchement superbe.
Membrane revient aux couleurs art-pop précédentes, dans un groove leste et ventilé, sur lequel le chant de Greve la rapproche de l’univers de Sufjan Stevens, avant d’être rejointe par son propre saxophone. Dans Swim, les gestes sinueux du saxophone, du piano et d’une section rythmique trempent notre écoute dans un estuaire où se métissent musique ambient, impressionniste, et jazz traditionnel. Olive Tree se déplace vers un espace dépouillé, pour Greve (saxo, voix, piano) et batterie. Une base répétitive vaguement néoclassique tient une mélodie légèrement plaintive, remplacée par le saxo rêveur. Quelque chose d’onirique aussi dans Desert Song, avec une Greve vocale démultipliée, sur des arpèges stellaires de synthés, et un beat pop sobre, du moins dans les deux premiers tiers de la pièce. Le troisième prend des allures beaucoup plus énergiques et une urgence excitante.
22, l’avant-dernière pièce ramène les forces classiques de l’Orchestre de Bratislava, dans un édifice sonore d’abord teinté de mystère baignant dans un ombrage nocturne assez envoûtant. En ce qui me concerne, malgré des aptitudes stimulantes dans les portions art-pop et jazz, c’est dans le monde de la chanson orchestrale que Greve excelle avant tout. Son traitement de l’orchestre est extrêmement heureux, et la juxtaposition qu’elle fait avec son chant très incarné, le saxophone expressif et les rythmes appuyés, est véritablement mémorable.
Scorpio, la dernière composition au programme, est comme un agréable encas qui reprend un peu l’écriture post-minimaliste atmosphérique du début, avec un saxophone répétitif et un chœur angélique.
Toutes sortes de bonnes et différentes raisons d’aimer cet album.






















