La saxophoniste torontoise Tara Davidson présente, avec ce plus récent album intitulé The Reflection of an Echo, un jazz d’aujourd’hui de lignée post bop mais arrimé à de multiples influences filtrées dans un caractère accueillant. C’est surtout une musique appuyée sur des phrases mélodiques amples et séductrices, des accords rayonnants et un optimisme général qui fait du bien, sans candeur béate.
Reflection est le 9e opus de l’artiste en tant que leader, et il met en scène un tout nouveau quartette nommé en l’honneur d’un chat bien-aimé, Marni, qui pendant plus de 17 ans a accompagné Davidson dans sa routine de composition en se blottissant tout près d’elle et son piano. La particularité de Marni (le quartette) est qu’un accordéon s’insinue occasionnellement dans la trame musicale, avec un très bel effet.
Les premières notes de la première pièce de l’album, l’éponyme The Reflection of an Echo, nous place immédiatement dans un décor nostalgique, empreint de tendresse. Un hommage au saxophoniste Immanuel Wilkins, dit Davidson, en plus d’être également un clin d’œil au roman Divisadero de Michael Ondaatje. La nostalgie demeure mais l’énergie de la pièce augmente graduellement jusqu’à adopter un pas de marche groovy très agréable.
17 est une référence explicite au fameux Marni, le chat décédé en 2025 à 17 ans et des poussières. On perçoit immédiatement ce qui ne peut qu’être le caractère solaire et enjoué du félin, dans une musique qui fait parfois penser à une sorte de java gainsbourgeoise, sans le cynisme du Français bien entendu (Marni n’en avait certainement aucun). L’accordéon manié avec dextérité par Florian Hoefner (qui est également le pianiste) y est pour quelque chose. Marni devait être un compagnon des plus agréables. Mes respects à sa mémoire.
Family Portrait nous transporte dans un univers très différent de la pièce précédente. Dans une ambiance relaxe et bienveillante, Davidson évoque sa propre famille, qu’elle soit filiale, amicale ou communautaire. Encore une fois, le jeu en contrepoint de l’accordéon et du saxophone est délicieux, et imprime un caractère très authentique, intimiste, à la musique.
L’optimisme revendiqué de Davidson s’exprime encore dans Lift, d’une façon groovy. Le message sous-jacent d’entraide et de soutien mutuels est porté par l’alto papillonnant, un brin ludique, de la compositrice et interprète. Le piano met l’épaule à la roue et montre un Florian Hoefner aussi alerte sur le clavier noir et blanc qu’avec la soufflerie dactile de l’accordéon.
Ça se poursuit avec Train to Tarrytown, un souvenir des années où Davidson prenait un de Grand Central (à New York) jusqu’à Tarrytown pour étudier avec Dick Oatts. Des espaces temporels de réflexion heureuse et de félicité, on le devine au ton utilisé. Il y a quelque chose du meilleur des constructions souriantes du jazz West Coast des années 60 là-dedans.
Betty’s Dance lance un tango plus près de Paquito D’Rivera que de Piazzolla. Betty est la petite voix anxieuse de Tara Davidson, une façon pour l’artiste de lui parler, et lui dire de se taire. Cela dit, rien de véritablement angoissant ne se manifeste dans la partition. On a plutôt l’impression que Davidson joue avec Betty et qu’elle en a le contrôle, plutôt qu’en être sa victime. Tant mieux, et en plus, cela donne une composition très agréable.
A Different Hour est inspirée du poème Los Enigmas de Pablo Neruda (extrait de son Canto General). Naruda y distille une contemplation admirative de la beauté de la nature et du monde. L’optimisme, encore une fois. L’allure posée mais vivante s’exprime bellement dans les interventions de Hoefner au piano, et le soutien solide de Dan Fortin et Ethan Ardelli à la contrebasse et à la batterie, respectivement. Davidson orne l’ensemble d’impros sinueuses, où une mélodie lyrique ondoie avec grâce au-dessus du panorama.
The Deer and The Raccoon conclut ce bel album avec une autre référence personnelle et amusante de Davidson. Il s’agit d’un jeu entre elle et son mari où chacun s’identifie à un animal du genre que l’on verrait dans un film d’animation Pixar. Tara Davidson est le chevreuil (Deer) alors que son mari est un raton (Raccoon). L’élégance du chevreuil et la truculence active du raton se marient symboliquement dans une construction où l’auditeur est appelé à laisser aller son imagination et visualiser les deux créatures interagir joyeusement.
Un album qui respire le bonheur et l’appréciation de la vie. L’actualité lui donne une pertinence accrue.
Tara Davidson – saxophone alto (1, 4, 5, 6) et soprano (2, 3, 7, 8)
Florian Hoefner – piano (1, 4, 5, 7, 8) et accordéon (2, 3, 7)
Dan Fortin – contrebasse
Ethan Ardelli – batterie et percussions (2)






















