renseignements supplémentaires
Présenté la Sala Rossa ce mardi 26 octobre, Re:Configuré est le premier programme de Codes d’Accès, un organisme québécois se consacrant depuis les années 80 à la promotion et à la professionnalisation des artistes émergent[e]s du Québec en musique de création. Nous avons ici recueilli les propos du compositeur/programmeur Trevor Van de Velde et de la.e pianiste Jenn Mong, réunis au sein de COCKPIT, œuvre inscrite au programme Re:Configuré, et qui, d’ailleurs, a été présenté à MUTEK en août dernier.
“COCKPIT est un projet collaboratif de performance entre le·a pianiste Jenn Mong et le compositeur et programmeur Trevor Van de Velde, qui prend comme inspiration l’esthétique, les configurations et la fascination pour les simulateurs de vol complexes, qu’il s’agisse de leur représentation dans l’animation japonaise (le genre « mecha ») ou des passionnés qui qualifient ces simulateurs de « postes de combat ». Dans cette œuvre de 30 minutes pour clavier et électronique, l’interprète est assis·e dans une configuration ressemblant à une « Battle Station », équipée de claviers et d’un joystick.”
PAN M 360: D’abord, résumez-nous vos parcours respectifs:
Trevor Van de Velde : Je suis compositeur et artiste sonore basé à New York. À l’origine, j’étais pianiste classique, mais j’ai finalement étudié l’informatique et la composition musicale à l’université. J’ai ensuite orienté mes études de maîtrise vers la musique numérique et les arts sonores. Je poursuis actuellement un doctorat à l’Université de New York (NYU), où j’étudie la composition musicale à travers des systèmes sonores faisant appel aux nouvelles technologies.
Jenn Mong : Je suis pianiste, compositeur.trice et DJ basé.e à Montréal. J’ai obtenu une maîtrise en interprétation du piano à l’Université McGill en 2023, avec une spécialisation en musique classique contemporaine. Parallèlement, j’ai découvert un intérêt pour la musique électronique hardcore et la culture rave. Aujourd’hui, j’évolue dans ces deux univers, en me produisant lors de soirées et de festivals, au Québec comme à l’étranger.
PAN M 360: Comment avez-vous choisi de travailler ensemble et ainsi sceller cette collaboration ?
Trevor Van de Velde : J’ai rencontré Jenn en 2022, lors d’un festival de musique classique à New York. Nous y participions tous les deux: j’étais présent en tant que compositeur, et Jenn en tant que pianiste. Même si nous n’avons pas collaboré pendant le festival, le courant est immédiatement passé entre nous et nous sommes rapidement devenus de très bons amis.
Au fil de nos conversations, il est vite devenu évident que nous souhaitions réaliser un projet ensemble. J’ai donc gardé en tête, tout au long de mon doctorat, l’idée d’écrire une pièce pour piano destinée à Jenn. J’ai fini par trouver l’inspiration et l’occasion idéales pour me lancer dans sa création.
Jenn venait passer quelques jours à New York, et nous expérimentions ensemble en studio, explorant différentes préparations du piano et diverses sonorités. J’apportais également des esquisses musicales et des configurations électroniques que nous pouvions essayer ensemble.
PAN M 360: Il y a ici une distinction apparemment claire entre composition et interprétation. Alors Trevor, racontez-nous le processus créatif de cette oeuvre:
● Comment un simulateur de vol devient-il un matériau de création ?
● Quel est le lien avec l’anime japonais et pourquoi précisément le genre mecha ?
● Y a-t-il alors une dimension visuelle dans l’œuvre ?
● Quelle est l’évocation musicale ou sonore du concept?
● Voyez-vous cette œuvre comme un jeu vidéo incarné par un humain en temps
réel ?
● Comment cette œuvre est-elle formellement construite ?
Trevor Van de Velde : Au cours de nos conversations, nous avons parlé de nos intérêts en tant que pianistes de formation classique, mais aussi de notre passion commune pour la musique électronique et l’animation japonaise. C’est ainsi que nous avons développé un langage esthétique commun.
Parallèlement, je travaillais sur un texte universitaire consacré à l’histoire de la société Yamaha. J’avais toujours su que l’entreprise fabriquait à la fois des pianos et des motos, mais je n’avais jamais vraiment approfondi cette idée. Soudain, une idée m’est venue: et si nous prenions ce concept au sérieux et imaginions un monde dans lequel les pianos et les véhicules ne feraient qu’un, où le piano deviendrait lui-même un véhicule?
J’en ai parlé à Jenn, et nous nous sommes tous les deux enthousiasmés pour cette idée, en imaginant l’interprète comme le pilote d’un vaste système technologique articulé autour du piano. J’ai alors acheté du matériel de simulation de vol, notamment des joysticks, des accélérateurs et des pédales, puis j’ai commencé à chercher comment programmer ces contrôleurs afin qu’ils puissent piloter et synthétiser des sons, tout en les intégrant à une pratique pianistique rigoureuse.
Ainsi, dans la pièce, Jenn ne se contente pas de jouer du piano sans interruption: iel crée, module et transforme également les sons de son jeu grâce à ces contrôleurs externes. Iel dispose d’une sorte d’autonomie complète au sein de cet univers sonore. À bien des égards, l’œuvre évoque fortement Neon Genesis Evangelion. Une grande partie de son imagerie visuelle repose sur l’impressionnant cockpit de Jenn, tandis que la virtuosité découle de sa capacité à maîtriser et à piloter cet immense dispositif de contrôle.
Les sons eux-mêmes sont empreints de nostalgie à bien des égards. J’ai utilisé des échantillons de piano préparé que nous avions enregistrés ensemble, des effets sonores issus des premiers jeux vidéo, ainsi que des échantillons de matériel militaire et d’hélicoptères. En m’inspirant de l’expérience de Jenn en tant que DJ et musicien électronique, j’ai également cherché à intégrer des éléments de musique électronique de danse (EDM) à l’œuvre.
Je structure la pièce autour des notions de mémoire et de transformation. Nous traversons ainsi différents univers sonores liés à nos intérêts musicaux respectifs et à nos souvenirs d’enfance. J’aime penser que cette pièce représente ce que j’imaginais ressentir étant enfant, assis devant ce piano monstrueux, avec ses innombrables touches et pédales, et ayant le sentiment de contrôler la musique.
Jenn Mong: Comme Trevor l’a expliqué, chaque son que l’on entend dans la pièce est produit en temps réel par mes actions: rien n’est préprogrammé puis laissé en « pilote automatique ». Pourtant, aucun de ces sons ne pourrait exister sans le recours à l’électronique. J’espère ainsi mettre en avant l’idée d’une fusion entre l’humain et la technologie, tout en préservant l’autonomie de chacun, ainsi que la question de ce que signifie évoluer aux côtés des nouvelles technologies en s’appuyant sur la connaissance des technologies plus anciennes.
J’utilise deux AKAI Mini MK3, de petits contrôleurs MIDI de 25 touches, pour déclencher différents sons de piano préparé, des sonorités industrielles et des sons électroniques. J’utilise également un joystick et un accélérateur réaffectés à cet usage, qui servaient à l’origine à des simulateurs de vol.
Puisque je joue sur des claviers plutôt que sur un piano acoustique, ma technique est légèrement différente. Les touches ne sont pas lestées et ne réagissent donc pas aux nuances de poids des doigts de la même manière. Je me concentre davantage sur la dimension percussive et réflexe des doigts que sur la recherche d’un toucher sensible et nuancé.
Les touches sont également plus petites que celles d’un piano standard: mes mouvements doivent donc être plus resserrés et, d’une certaine manière, plus précis. Cependant, comme j’ai de petites mains, cela joue en ma faveur!
Quant au joystick et à l’accélérateur, leur maîtrise s’apparentait véritablement à l’apprentissage d’un nouvel instrument. J’ai toutefois de l’expérience en tant que DJ et producteur·ice, et je connais donc déjà certains principes de modelage des sons électroniques. Les paramètres programmés par Trevor dans le joystick et l’accélérateur étaient conçus pour reproduire ceux que l’on retrouve souvent sur du matériel de DJ, comme les filtres passe-haut et passe-bas ou la taille des grains sonores. Il s’agissait donc d’appliquer mes connaissances du fonctionnement de ces paramètres à de nouveaux instruments.
Photo prise à MUTEK: Bruno Aïello-Destombes
Lisez la critique de Félicité Couëlle-Brunet, présente à MUTEK























