Au cours de la dernière fin de semaine de mai, soit les jeudi, vendredi et dimanche 28, 29, et 31, le Quatuor Molinari a pris possession de la salle de concert du Conservatoire de musique de Montréal pour y présenter le cycle complet des quinze quatuors à cordes du compositeur russe Dmitri Chostakovitch. Un sacré défi.
Mais comment rendre compte d’un événement d’une telle ampleur ? D’autant qu’il s’agit non seulement de l’une des œuvres pour musique de chambre les plus considérables du XXe siècle (et même de toute l’histoire de la musique), l’une des plus riches et foisonnantes, mais aussi l’une des plus redoutables sur le plan de l’exécution.
Imaginez, plus de 6 h 30 de musique à haut niveau de difficulté offertes en rafales de trois soirées quasi-consécutives, mais surtout l’occasion rêvée d’entendre en concert ces œuvres dans leur ordre chronologique (de 1936 à 1974), et de façon rapprochée, pour permettre de bien suivre l’évolution du compositeur. Quand on pense que ce dernier projetait à l’origine d’en écrire 24, soit une pour chacune des tonalités, en majeur et en mineur !
Mais le plus beau, a sans doute été de pouvoir compter sur Olga Ranzenhofer, la directrice de l’ensemble, comme guide dans ce périple. Olga nourrit en effet depuis toujours une véritable passion pour ces quatuors et les connaît à fond, autant ses richesses que ses pièges. Le Molinari en a souvent mis à ses programmes au fil des ans et, il y a une dizaine d’années, en avait proposé une première intégrale, bien que le résultat n’avait pas été, semble-t-il, tout à fait à la hauteur des attentes d’Olga. Aussi, cette fois-ci, sous sa houlette, le Molinari parvient-il à faire briller la partition de ses mille feux.
À propos d’incandescence et de flamboiement, ce cycle Chostakovitch a également constitué une sorte de baptême du feu pour la nouvelle altiste, Cynthia Blanchon. Depuis son arrivée dans la formation, l’été dernier, elle avait eu certes l’occasion de faire valoir son immense talent en prenant part à divers programmes, mais ce cycle Chostakovitch représente en quelque sorte sa véritable initiation. Puisqu’elle a su relever le défi haut la main, tout comme ses compagnons Antoine Bareil au violon et Pierre-Alain Bouvrette au violoncelle, on peut d’ores et déjà la considérer comme membre du Molinari à part entière.
Les quatuors première manière, s’échelonnant de 1 à 6, tous en tonalités majeures, ont en commun une écriture passablement symphonique. Bien qu’ils soient de facture assez classique, ils ne sont pas conventionnels pour autant, le compositeur déployant sans cesse des trésors d’invention qui obligent ses interprètes à rester alerte et à faire autant preuve de souplesse et d’agilité que de tonus.
L’un d’eux – le quatrième, écrit en 1949 – est resté dans les tiroirs du compositeur et n’a été créé qu’après la mort de Staline en 1953. Chostakovitch craignait en effet qu’il ne soit interdit, ou à tout le moins censuré, parce qu’il y avait intégré des musiques folkloriques juives et d’Europe de l’Est alors que la ligne très stricte du parti réprouvait tout ce qui n’exaltait pas le caractère proprement russe de l’Union soviétique.
Comme Chostakovitch écrivait de très nombreuses musiques à grand déploiement – opéras, symphonies, musiques de fête ou pour le cinéma – la musique de chambre était pour lui une sorte de refuge où il pouvait davantage donner libre cours à une écriture plus personnelle, plus intime. Le 7e est ainsi dédié à sa première femme Nina décédée quelques années auparavant. S’y succèdent ambiance funèbre, rage et colère avant de céder la place à une douce danse.
Les quatuors de la période médiane, soit 7 à 10, sont aussi pour Chostakovitch l’occasion de se libérer du cadre formel et de s’exprimer de façon de plus en plus personnelle. S’y manifestent ses angoisses et son amertume de façon assez intense, mais sans que cela puisse l’empêcher de continuer à inventer et créer.
La période d’écriture des quatuors 11 à 15 (la plupart en mineur), correspond aux années de déclin physique. Des problèmes cardiaques, une paralysie de la main et une inflammation de la moëlle épinière, notamment, auxquels s’ajoutent des épisodes dépressifs. Mais rien de tout ne saurait l’empêcher d’écrire et de poursuivre son œuvre, aussi la musique prend-elle des tours introspectifs très sombres et douloureux, et parfois même grinçants, comme dans le 13e, qui se termine par un solo d’alto dans le suraigu dans une sorte de déchirant soupir.
Le tout dernier quatuor est en quelque sorte une longue oraison funèbre où six mouvements lents et désespérés s’enchaînent, momentanément troublés par l’agitation des triples croches de l’intermezzo. Chostakovitch y tient une sorte de dialogue avec la mort. C’est lourd, puissant et vachement poignant, mais en même temps empreint d’une certaine sérénité devant l’inéluctable.
Une fois les dernières notes évanouies, nous sommes restés un bon moment dans le silence, encore abasourdis par la beauté déchirante de ce concentré existentiel d’humanité, avant qu’applaudir ne nous fasse reprendre nos esprits et nous ramène à la réalité.
Merci à Olga, Cynthia, Antoine et Pierre-Alain pour cette formidable odyssée. Pour tous les mélomanes réunis ces trois soirées-là, ç’a été des moments de pur bonheur.























