Dans les années 2010, j’avais assisté à quelques prestations de Labess alors que Nedjim Bouizzoul, son jeune front man, vivait à Montréal… puis le groupe s’est déplacé en France et obtenu un franc succès sur les scènes du monde, y compris celles du Québec puisque y revient régulièrement. Et vu que Labess était dimanche la tête d’affiche aux Nuits d’Afrique, je me suis botté le derrière et assisté à son énième triomphe dans la ville où il fut constitué.
Force est de constater que je n’en avais pas pris la pleine mesure. Car il a des fans finis, Labess. Plein ! Toustes ont rempli le National ce 12 juillet, toustes ont entonné la totalité des refrains de Labess, sans compter les multiples vocalises qui en prolongent le plaisir. Pas mal plus important que je ne le pensais.
Labess frappe dans le mille, car Nedjim Bouizzoul assume totalement ses identités multiples: on le sent surtout Algérien, on le sent plus Québécois que Français, enfin…On le sent surtout libre de toutes ces considérations, tout en assumant le paradoxe de cette liberté des artistes migrants.
Labess est néanmoins la tribune d’hommes libres parce que leur succès bien réel leur a permis d’ériger une structure indépendante qui leur permet de faire ce qu’ils veulent, exprimer ce qu’ils veulent, chanter ce qu’ils veulent et procéder aux mélanges avec les ingrédients consentis par eux-même.
Labess exprime sans complexe sa culture nord-africaines, dont le chaâbi algérien est l’une des bases de son art, mais encore s’intéresse-t-il à la rumba catalane, au flamenco andalou, aux grooves colombiens ou afro-caribéens, aux musiques roms d’Europe de l’Est et aussi à la chanson francophone en général. Fan de Richard Desjardins, Nedjim Bouizzoul offre d’ailleurs une version rumba gitane du classique Les Yankees, tiré de l’album Les derniers humains (1988).
Outre la reprise de Desjardins et celle de Celia Cruz, soit La vida es un carnaval, Labess aura chanté entre autres Ma Liberté, Babour El Leuh, Insomnie, Ya Denya, El kess ydour, Mariama, No te vayas, Rosa (Rosa Que Linda Eres) , Et si le mal, Chalmazel.
Pleine sensibilité, pleine conscience et pleine lucidité sociale chez Labess, très clairement anti-impérialiste, très clairement progressiste sur toutes les questions chaudes, des migrations humaines devenues suspectes en Occident au sort tragique de la Palestine, en passant par la guerre imposée aux nations défavorisées et autre thèmes de l’iniquité générale sur cette Terre.
Nedjim Bouizzoul écrit en français lorsque l’occasion s’y prête, je ne peux évaluer son arabe dialectal mais j’ai assez d’indices de ses mots pour avoir l’intime conviction que ses idées sont exprimées avec clarté, intelligence et une belle irrévérence sans dentelle, le tout pagayé sur de forts courants musicaux.
En formule quartettte, Labess se présente de gauche à droite sur scène : Tarek Maaroufi, percus, Nedjim Bouizzoul, chant soliste et guitare, Antero «Tito» Sono-Synnott, guitare lead virtuose, Florent Hinschberger, trompette. L’ensemble sait fort bien capitaliser sur l’élan que procurent les rythmes et grattes frénétiques des guitares, le tout chapeauté par des lignes bien senties de la trompette. Le groove s’installe, ça monte d’un étage. Musiciens et public s’éclatent, rient, communient, lâchent prise, exultent malgré la gravité générale du propos, inscrite dans nos consciences infonuagiques.
Crédit photos : Julia Cieri
























