Le Canada à SXSW : business as usual?

par Patrice Caron

Nous sommes à quelques semaines de la grande messe de l’industrie musicale, médiatique, technologique et cinématographique South by Southwest. L’événement, fondé en 1987, s’est imposé comme un passage obligé pour des milliers d’entrepreneurs pour soit y présenter leurs projets ou découvrir ceux des autres.

Pour l’occasion, Austin, capitale du Texas, devient le site d’un carnaval où les locaux se déplacent en masse pour se mêler à ces invités majoritairement internationaux et animer la 6e rue, épicentre de la bacchanale, d’une faune où s’entremêle délégués affublés de cocardes, parade de Jésus, vingtenaires en goguettes, vendeurs et artistes de rue ainsi que les multiples musiciens qui tentent de décharger leurs équipements à travers tout ça.

En parallèle, conférences, foires, vitrines et réseautages occupent les délégués qui sont pour la plupart présents pour développer leurs entreprises. Le volet artistique du festival vaut à lui seul le prix de la cocarde (895 US$) mais la raison d’être de cet événement est le volet développement d’affaires. C’est la que réside son succès et plusieurs s’en sont inspiré depuis, M pour Montréal et Pop Montreal en sont des exemples ici.

J’ai eu la chance et le privilège d’y participer pendant une dizaine d’années et ça demeure une de mes plus belles expériences de mélomane et de travailleur culturel. Des milliers de groupes musicaux, réunis pendant une semaine, qui se produisent tant le jour que la nuit, le rêve. J’ai failli en mourir aussi.

Il faut éventuellement se faire une raison qu’on ne pourra pas tout voir ce qu’on aimerait et que souvent, c’est mieux de se laisser surprendre au hasard que de courir aux quatre coins du site, à travers la faune mentionnée plus haut, pour attraper 10 minutes de la performance et devoir refaire le même trajet pour l’autre sur la liste. Ça m’a fait faire de belles découvertes et je m’ennuie encore de ce genre de vendredi soir fou où tu rampes jusqu’à ton lit, épuisé de tant de stimulations, les oreilles qui bourdonnent de tout ce qui y est passé et le sourire de savoir que ça recommence demain.

C’est une expérience que je souhaite à tous les musiciens et travailleurs culturels. Et si ça développe sur quelque chose d’intéressant pour eux, ça aura valu la peine et le coût. Parce que ça coute cher et le festival n’assure qu’un strict minimum pour ceux qui s’y produisent, s’y loger à bon prix est pratiquement impossible à moins de dépenser l’équivalent en transport et c’est sans s’étendre sur les difficultés de se produire sur le territoire américain pour les musiciens étrangers avec des coûts de visas prohibitifs. Pour les musiciens canadiens, il existe quelques programmes de financement pour ce genre de chose mais c’est des subventions, paperasses et autres. Faut vouloir.

Depuis plusieurs années, Pop Montreal, M pour Montreal et Canadian Independant Music Association y présentent des activités, tant des vitrines que des BBQ et des cocktails, mettant en vedette des artistes canadiens en développement de marché, avec un succès certain. Le soutien dont bénéficie ces organisations aident les artistes et les entreprises qui les représentent à trouver les moyens pour réussir cet investissement, en plus d’assurer une certaine présence de professionnels aux activités présentées sous ces parapluies. Tout le monde y trouve son compte et marque la présence de Montréal et du Canada durant un événement majeur où une majorité de joueurs de l’industrie converge exceptionnellement. Ces initiatives sont essentielles et doivent être soutenu comme telles.

La Canadian Independant Music Association annonçait récemment qu’elle annulait sa présence à la prochaine édition, indiquant que la situation politique actuelle aux États-Unis, les coûts prohibitifs et la faiblesse du dollar les avaient convaincus que les bénéfices potentiels ne valaient pas l’investissement. Sachant que ce n’est pas le genre de chose qui s’organise en 2 semaines, le CIMA a du quand même perdre un peu d’argent dans le processus et devra ajouter ça dans la colonne des pertes. Fait isolé ou tendance, la question se pose.

De leur côté, M pour Montréal et Pop Montreal dévoilaient la programmation de leurs vitrines officielles il y a quelques jours, avec notamment La Sécurité, Population II et Bon Enfant à l’affiche. Encore là, on comprend que ce genre de chose ne s’organise pas en 2 semaines et que la machine était en marche bien avant les élections américaines et surtout de la révélation (hum) que la nouvelle administration ferait un virage à 90 degrés vers la droite une fois au pouvoir. Et que le Canada serait menacé d’annexion et de guerre commerciale. À la lumière de cette nouvelle réalité, il faut considérer à quel niveau il faut se mettre pour faire des affaires.

Déjà que nous sommes un peu pris avec les modèles qui se sont imposés (Apple, Spotify et autres) qui canalisent une partie des sommes investies pour créer du contenu canadien, engraissant un système qui pourtant le défavorise sauf exceptions, il faut se demander si en rajouter fait du sens. Et que d’aller quémander un peu d’attention à un moment où notre essence même est mise en cause n’est peut-être pas le bon message à envoyer à la face du monde.

On le sait, les boycotts ont surtout un impact symbolique et n’entament presque jamais la source de ce mécontentement. Mais on est justement dans le symbolique en ce moment et la suite dépend de la position de nos représentants devant la situation. Si on veut que notre défense de l’identité canadienne et québécoise porte fruit, il faut donner l’exemple. Reconsidérer des investissements. Trouver d’autres marchés à développer. Changer les outils.

Et abandonner, peut-être temporairement, des habitudes profitables comme la présence canadienne à South by Southwest parce qu’il y a des limites à jouer le jeu avec des mauvais perdants qui changent les règles en cours de route. Et que le citoyen canadien qui prend 2 fois plus de temps à faire son épicerie pour ne pas choisir de produits américains n’ait pas l’impression que ça ne donne rien de se préoccuper de ça. On le répète, les boycotts n’ont pas d’influences sur la source mais ça en a une sur les autres. On se choisit. Ça aide les producteurs locaux, tant manufacturiers que culturels, l’argent reviens ici. Enfin.

Il est préférable depuis plusieurs décennies que les artistes soient en majorité apolitiques et la polarisation des dernières années a renforcé cette position. Et à moins d’être confortable avec les insultes incessantes ou d’avoir un public majoritairement aligné sur ces idées, on comprend que plusieurs ne veulent pas être associé à des choses qui pourrait aliéner une partie de leurs publics. Mais on est au point que l’identité même est remise en cause et l’ambivalence n’est plus une position qui s’explique. Citoyen du monde est une vue de l’esprit, la réalité est que maintenant, habiter au Canada est un facteur important dans nos rapports avec le monde. Le nier c’est se nier soi-même. Ça ne veut pas dire d’être solidaire avec nos représentants politiques mais de nos concitoyens qui devront tous s’adapter à la nouvelle réalité d’un voisin soudainement moins sympathique, peu importe les étiquettes politiques dont on est affublé. Celles qui comptent aujourd’hui, ce sont celles du Canada et du Québec.

Et la meilleure façon de faire entendre nos voix c’est par celles de nos artistes, ça aura au moins le bénéfice d’unir nos voix et leur donner du volume, soutenir nos concitoyens et leur donner l’occasion de se choisir. Soutenir une culture qui va au-delà de la poutine et du hockey. Il est temps que nos représentants politiques soutiennent convenablement ces artistes car l’avenir du Canada et du Québec passe par eux. Que les artistes et les entreprises culturels prennent conscience de ce qui est en jeu et que les citoyens aient les moyens de faire la différence à un moment charnière de notre histoire collective. Notre plus grand adversaire aujourd’hui n’est pas seulement Trump et ses minions mais nous-mêmes.

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