Sonny Rollins, le colosse dans une autre dimension

par Alain Brunet

Une de mes première critiques de concert à La Presse m’avait valu les gorges chaudes de l’essayiste et romancier français Alain Gerber, venu couvrir le Festival international de jazz de Montréal à l’été 1984. Qui, en tout paternalisme de base, avait ridiculisé ma ligne « des poumons infiniment gonflables » au sujet de Walter Theodore « Sonny » Rollins, mort à 95 ans cette semaine. Somme toute, un tantinet ampoulé… il y avait matière à moquerie. Ç’aurait eu un meilleur impact au festival des Montgolfières, j’imagine…

L’idée m’était venu à son exécution, au Théâtre Saint-Denis, de l’incontournable St.Thomas, un calypso-jazz devenu sa pièce emblématique. Quel son puissant ! On lui reconnaît aussi d’autres standards du jazz moderne, on pense notamment à Airegin, Doxy ou Oleo.

Ainsi donc, le Saxophone Colossus est parti piquer ses solos dans une autre dimension. Quiconque connaît un tant soit peu l’histoire du saxophone ténor sait les acquis fondamentaux de Sonny Rollins, dont l’élan (effectivement) colossal avait été provisoirement freiné à l’époque par des tourments intérieurs. On pouvait régulièrement l’apercevoir répéter inlassablement sur le pont de Williamsburg qui relie Manhattan à Brooklyn. À tel point que c’en devint un problème de santé mentale au tournant des années 60, après quoi Rollins devint un adepte du yoga et autres pratiques pour retrouver la paix intérieure. 

Cette cure de l’âme vint après ses plus importants faits d’armes : Saxophone Colossus en 1957, Way Out West en1957, A Night at the Village Vanguard (The Complete Masters) en 1957, Freedom Suite en 1958. Combat visiblement réussi, puisque le géant s’est rendu jusqu’au 25 mai 2026, soit  à la veille du centième anniversaire de naissance de Miles Davis – mort en 1991.

Connu pour ses très longues et substantielles improvisations, Sonny  Rollins était qualifié de « plus grand improvisateur vivant » par les scribes patentés de l’époque.
La robustesse et la rondeur du son était tributaire des puissants ténormen des générations précédentes à la sienne, on pense d’abord à Coleman Hawkins, mais aussi à Chu Berry, Don Byas, Paul Gonsalves, évidemment Dexter Gordon qui l’avait précédé au petit matin du jazz moderne.
Célèbre avant l’émergence messianique de John Coltrane, Sonny Rollins fut le plus prisé des souffleurs de ténor du jazz moderne durant une longue période des années 50. Son phrasé agile, son articulation virtuose étaient typique du hardbop, alliant les avancées harmoniques et rythmiques du jazz moderne initié depuis les années 40 et devenu le courant dominant, mais aussi la ferveur et la carrure des saxophonistes d’allégeance jazzy blues ou rhythm and blues – King Curtis et Ike Quebec, entre autres.

Tout au long des années 60, 70, 80, 90, 2000, 2010, Sonny Rollins n’a pas vraiment changé musicalement après ses révolutions de jeunesse, il a néanmoins gardé la forme et joué à peu près comme il jouait lorsqu’il avait atteint la gloire. Au fil des décennies, les jazzophiles du monde entier ont  toujours été heureux de vivre une première expérience, puis une deuxième et une troisième, galvanisés par cette force de la nature.

La nature étant ce qu’elle est, enterre ses plus grands et le terreau que génère leur disparition permet l’émergence des prochaines avancées humaines… jusqu’à maintenant, du moins.

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