Violoncelliste et compositrice trans, Andrew Yee a souhaité écrire une oeuvre marquante afin de témoigner aussi bien de la puissance des tragédies qui submergent les vies des personnes trans, mais aussi de leur résilience, de leurs joies et de leurs espoirs.
L’œuvre pour solistes, chœur et orchestre est baignée dans des atmosphères généralement élégiaques, empreintes de recueillement et de contemplations, parfois aussi d’intensité vibrante. La musique puissamment émotionnelle porte avec dignité le message, scandé haut et fort, d’une reconnaissance de la communauté trans et de son intégration dans une humanité complète et unifiée dans ses micro particularités.
En d’autres mots, à travers l’une des formes musicales les plus éprouvées, les plus holistiques et les plus rassembleuses (le Requiem), Yee a souhaité:
« donner aux personnes trans la dignité d’être pleurées—le genre d’espace communautaire qui nous est si souvent refusé. Ce n’est pas seulement un requiem pour les morts ; c’est un requiem pour les vivants. Un espace pour ressentir la tristesse, pour réfléchir, pour se mettre en colère, pour se souvenir—et aussi pour aimer et trouver la paix. »
La musique est expressive et consonante (à l’exception de quelques rares aspérités dissonantes), et se déploie dans une ampleur digne d’une bonne musique de film, néanmoins sans trop de pomposité. Des épisodes de spoken word sont particulièrement efficaces, tel le mouvement intitulé Light en hommage à la militante trans Cecilia Gentili, où Andrew Yee iel-même récite un texte touchant sur ses propres souvenirs de Gentili, accompagné par les vocalises ténébreuses des voix graves du choeur. L’effet est saisissant, et fort réussi.
Les deux solistes, la soprano Breanna Sinclairé et le ténor Katherine Goforth, deux artistes trans, sont appelé.e.s à intervenir occasionnellement, mais chaque fois avec conviction. Le soprano de Sinclairé est bellement lyrique, et on l’imagine aisément dans Mahler ou Strauss. Le ténor de Goforth est très agréable, avec une belle rondeur dans les basses et une projection que l’on devine efficace.
Certains textes nous plongent dans l’intimité inquiétante qui habite la plupart des personnes trans, d’une manière ou d’une autre, et ce quotidiennement. Ici I am afraid :
J’ai peur Un homme A commencé à me parler Je lui tourne le dos Mes longs cheveux derrière mon oreille – sont un bouclier J’ai peur de cet homme J’ai peur Mais pas de ce qu’il ressent pour moi J’ai peur de la façon dont il percevra sa propre sexualité S’il voit mon visage Qui a moins de maquillage que je ne le voudrais
Ou encore, Death Before Detransition, le plus puissamment militant de l’ensemble (sur un poème de Jennifer Espinoza) :
You will have to pry/ my gender from my cold/ dead hands/ and even then/ all you will hold/ is an idea I carved/ into the side of the world/ with fire
Le Choeur de Trinity Church à New York et l’ensemble NOVUS habillent de sonorités somptueuses une partition qui se veut fortement dramatique, et qui profitent donc entièrement des couleurs onctueuses qui lui sont données. Tout cela sous la direction attentionnée de Melissa Attebury.
Trans Requiem est une œuvre autant qu’un manifeste, mais c’est avant tout une musique qui sait toucher et émouvoir avec intelligence et conviction. Je pense que Montréal serait un excellent endroit pour l’entendre. Avis aux programmateurs.