La découvreuse de trésors Elinor Frey, violoncelliste montréalaise de renom, s’aventure ici en terrain plus balisé qu’à son habitude. En effet, les concertos de Carl Philipp Emmanuel Bach sont désormais bien enracinés dans le répertoire, contrairement aux œuvres fort méconnues de Vandini, Dall’abaco, Baur, Fiorè et tant d’autres que l’artiste nous a dévoilées passionnément depuis plusieurs années. Il est donc permis de jouer au jeu des comparaisons, ce que certains collègues ont déjà fait ailleurs.
Notons qu’Elinor Frey est accompagnée de l’ensemble Accademia De’ Dissonanti, basé à Montréal et comprenant nombre d’excellents musiciens de la ville.
Les trois concertos naviguent dans l’esthétique de l’empfindsamer Stil (style sensible) qui, au 18e siècle, a permis de préparer le terrain au Romantisme, avec le Sturm und Drang (orage et passion). On parle ici de dynamiques contrastées qui évoquent plus directement que dans le Baroque certaines émotions, des états d’âme et des revirements de situations que l’on pourrait qualifier de plus authentiquement humaines. Cela étant dit, ne cherchez pas les explosions affectives du siècle suivant. La démarche reste teintée d’élégance, avec quelques épisodes franchement galants.
Frey adopte des tempos vifs, sans brusquerie. C’est à travers ceux-ci qu’elle manifeste une technique cisaillée ultra précise qui impressionne. Bravo pour les élans en florilèges de notes piquantes, appuyées dans leur netteté par la relative économie des moyens choisis pour l’appuyer (tout au plus sept ou huit instrumentistes). Certains commentateurs ont manifesté leur hésitation devant ce choix du dénuement sonore, préférant, par exemple, Truls Mork et les Violons du Roy dans le même programme.
S’il est vrai que cette version parue chez Erato demeure exceptionnelle, la vision n’est pas la même. Mork favorise une approche certes historique, mais avec des moyens plus amples et une puissance sonore de type moderne. Elinor Frey fait un autre choix qui se justifie totalement. Cette approche (la ‘’solmisation’’, qui réfère à une technique ancienne relevant de l’utilisation d’un hexacorde et d’autres considérations qu’il serait inutile de développer ici) a plus de sens si elle est effectuée dans un contexte de très petit ensemble plutôt que dans des formations plus musclées. Bref, il y a de la place pour les deux visions, et celle de Frey et de son Accademia est d’une excellence interprétative et technique assez élevée pour mériter d’être tenue en estime et aux côtés de celle nommée ci haut, et d’autres également.
Ce que j’aime plus particulièrement c’est la liberté que Frey prend, surtout dans les cadences. Encore une fois, comparons. Mork (pour revenir à lui) privilégie l’élégance expressive, dans une narration policée, très classique, mais excitante. Frey élargit le cadre, et ose même des portamentos (glissements) brefs et tonalement surprenants (par exemple, dans la cadence du premier mouvement du Wq 170). Frey sort de la Cour et descend dans la rue avec une musique qui avait déjà des velléités plus plébéiennes que strictement aristocratiques. Qui plus est, Le compositeur a inséré quelques détails irréguliers dans ses concertos, lui qui avait également la réputation de faire parfois des ‘’bizarreries’’.
Comprenez donc que les extravagances d’Elinor Frey n’ont rien de gratuit. En ce qui me concerne, elles sont mêmes très rafraîchissantes, suscitant d’abord l’étonnement, puis l’adhésion.
Voici donc un programme porté avec beaucoup d’intelligence, doublé de belles intuitions, par un ensemble jeune mais aguerri, et une soliste raffinée qui ose depuis de nombreuses années maintenant bousculer plusieurs a prioris musicaux.
Si vous recherchez le gros son velouté, ce ne sera pas cet album qui vous l’offrira. Mais si vous avez envie de redécouvrir des œuvres brillantes, sous une lumière audacieuse, vous serez servis.






















