MUTEK 2026 | Herbert dans trois programmes, le créateur activiste enfin de retour

Entrevue réalisée par Alain Brunet

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Matthew Herbert réagit toujours à notre monde à travers les sons qu’il crée. À sa façon singulière, il milite avec ferveur contre les inégalités de nos sociétés occidentales, et c’est dans cet esprit qu’il compose, arrange et produit, puisant ses sons dans le monde réel pour ainsi les transformer en musiques électroniques (et/ou instrumentales) de haute volée.

Le musicien britannique a été une figure marquante de la première édition de Mutek, mais il avait cessé de venir à Montréal il y a plus d’une décennie, pour les raisons qu’il énoncera dans l’interview qui suit. Exceptionnellement, il a accepté de présenter en première mondiale son prochain album, The UK Has More Food Banks Than Branches of McDonald’s, pour lequel il a enregistré des bruits de nourriture et de provisions que l’on trouve dans les banques alimentaires.

L’idée est de dénoncer le déclin marqué de l’empathie des sociétés riches envers les personnes démunies et les migrants.

Les connaisseurs de musique électronique savent son immense contribution au genre, enfin les mutékiens.nes de la première génération se souviennent assurément de son importance artistique. Au cours de sa carrière, Herbert a enregistré plus d’une trentaine albums solo, trames sonores pour des films oscarisés, ainsi que de la musique pour le théâtre, la comédie musicale,  la télévision, les jeux vidéo ou la radio. Il s’est produit en solo lors de concerts et en tant que DJ, ou avec divers ensembles, notamment un big band de 21 musiciens et une chorale de 100 chanteurs.

En plus de sa première nord-américaine avec theukhasmorefoodbanksthanbranchesofmcdonalds.com à la SAT mercredi, série Nocturne 1, Matthew Herbert sera aux platines en plein air cette semaine, soit vendredi à l’Esplanade Tranquille, série Expérience 4, et improvisera avec le percussionniste Julian Sartorius dimanche, série Nocturne 5.

Pour PAN M 360, Alain Brunet l’a rencontré à son hôtel montréalais, entre deux séances de préparation. Voici cette conversation assez substantielle merci!

PAN M 360 : Vous n’êtes pas venu en Amérique du Nord depuis longtemps. Pourquoi ?

Matthew Herbert : Oui. Il y a eu une longue période où j’ai essayé d’arrêter de prendre l’avion, pour des raisons environnementales. Du coup, pour tous les spectacles que je peux donner en Europe, j’y vais en train, en auto ou par d’autres moyens. J’évite l’avion, c’est vrai, mais j’ai aussi eu de mauvaises expériences sur ce continent, pas au Canada, mais aux États-Unis, à cause des conditions financières extrêmement difficiles pour les artistes. Je me souviens d’un grand spectacle à New York, dont je devais payer les affiches, la promotion,  la location de  l’équipement. Il n’y a aucun soutien aux arts aux États-Unis. 

PAN M 360 : Ça a donc fini par te rebuter.

Matthew Herbert : Oui. Ça ne te donne pas l’impression d’être le bienvenu, c’est ça le problème. Je sais que le public américain est super et n’a rien à voir avec cela. J’ai donné des spectacles fantastiques au sud de votre frontière, mais on ne s’y sent tout simplement pas le bienvenu. Et puis, bien sûr, il y a Trump….

PAN M 360 : Vous sais sûrement ce qui se passe entre les États-Unis et le Canada ces jours-ci… bienvenue en Europe!

Matthew Herbert : Ouais, haha, bienvenue en Europe. J’ai toujours eu de belles expériences au Canada. J’ai beaucoup d’amis ici et de bons souvenirs, et j’ai adoré jouer à Mutek.

PAN M 360 : Commençons par parler de votre nouveau projet, intitulé The UK Has More Food Banks Than Branches of McDonald’s. Ce mercredi 27 août, à la SAT, vous présenterez en première mondiale votre nouvel album, qui sortira en octobre prochain. Le premier simple, Pasta is Not A Luxury , est d’ailleurs déjà disponible en ligne.

Matthew Herbert : Oui, l’album est terminé. Je l’ai terminé la semaine dernière. Je vais donc jouer l’album en entier au MUTEK.

PAN M 360 : Pouvons-nous donc comprendre la façon dont il a été conçu, et bien sûr votre engagement face au déclin de l’empathie dans nos riches sociétés occidentales?

Matthew Herbert : Chaque jour, on est confronté à une nouvelle horreur, que ce soit à Gaza, au Soudan, ou qu’il s’agisse de Trump, de l’Iran, de la crise climatique ou de la transphobie . La liste d’horreurs est longue… En ce qui concerne le nationalisme et l’ethno-nationalisme occidentaux, nous pensons toujours à « nous d’abord », c’est-à-dire nous d’abord et les les  immigrants ensuite, ou encore les autres pays et leurs besoins ensuite. C’est ainsi que les choses ont évolué depuis environ 15 ans. Trump et Musk, par exemple, ont supprimé toute l’aide étrangère destinée aux peuples dans le besoin.

PAN M 360 : Même avant l’ère Trump, ce populisme de droite couvait dans nos pays riches.

Matthew Herbert : Ouais, bien sûr. Pour se faire du capital politique, on a dit : « On ne va pas donner d’argent à d’autres, on va le garder pour nous et pour notre pays. » Mais en réalité, on se rend compte que nos élites se fichent complètement des pauvres de leur propre pays. Ils se fichent de tout le monde, sauf d’eux-mêmes. Je pense alors qu’il y a là un prisme vraiment intéressant avec la musique, soit une façon intéressante d’aborder la dimension politique de la question.

PAN M 360 : Très peu d’États s’en soucient vraiment  aujourd’hui. Au Canada, ça a aussi diminué substantiellement, moins qu’ailleurs mais quand même…

Matthew Herbert : Le Canada compte aussi plus de banques alimentaires que de succursales de McDonald’s.

PAN M 360 : Vrai. Pas seulement pour les pauvres, comme on le sait déjà, mais aussi pour les jeunes universitaires, par exemple.

Matthew Herbert : Au Royaume-Uni, c’est pareil pour les étudiants étrangers. Ils doivent payer quatre ou cinq fois le prix pour venir ici, et pourtant, une fois sur place, ils n’ont pas les moyens de se nourrir. Le monde est devenu complètement fou. Mais ça changera parce que ce capitalisme est  insoutenable à moyen terme. De telles inégalités sont insoutenables, l’économie ne fonctionne plus pour l’immense majorité de la population.

PAN M 360 : Donc, tout ça finira par s’effondrer.

Matthew Herbert : Bien sûr, sans compter les changements climatiques qui causent déjà de terribles problèmes. Tout ça.

PAN M 360 : Donc, cet engagement a toujours été présent chez vous.

Matthew Herbert : Toujours, oui. Et j’aime travailler cet engagement avec le son, car il permet de raconter ces histoires et d’y prendre part.

PAN M 360 : Ce que je sais de  votre nouvel album, c’est que vous avez échantillonné des sons liés à l’alimentation et aux produits de première nécessité, et que vous avez construit vos morceaux à partir de cette collection de sons.

Matthew Herbert : Oui, l’album est  une compilation des 10 articles les plus demandés dans les banques alimentaires: produits d’hygiène personnelle, des tampons et des serviettes hygiéniques, fruits en conserve, viande en conserve, céréales, etc. Chaque morceau est composé à partir d’un de ces articles, les musiques sonr créées exclusivement à partir de ça.

PAN M 360 : Mais comment peut-on composer des morceaux cohérents, même si c’est tout à fait pertinent de le faire a priori?

Matthew Herbert : Que voulez-vous dire?

PAN M 360 : Eh bien, je parle des formes musicales finales inspirées par cette idée. Si, par exemple, tu secoues des pâtes alimentaires pour générer des sons, il faut que tu en fasses une œuvre qui se tient !

Matthew Herbert : Eh bien, je pense qu’il y a plein de façons différentes. Je veux dire, l’une d’entre elles, je vais te donner les titres, ce sont les titres que l’on peut donner aux morceaux. Ça dit des choses comme… Par exemple, l’un des morceaux s’appelle People Donating Tins of Soup. Une autre dit que  la consommation de légumes en conserve ne devrait pas être excessive dans un pays riche. Une autre pièce s’intitule Si les hommes avaient leurs règles, les tampons seraient gratuits. Qu’est-ce que j’essaie de décrire? J’essaie de décrire un système défaillant. J’essaie donc de créer une musique un peu mécanique et faire en sorte qu’il y ait un dysfonctionnement ou une panne en cours de route et que l’on revienne à la normale. Sur d’autres morceaux, j’essaie de créer un morceau de danse séduisant avec cette matière.

PAN M 360 : Ça devient donc à la fois de l’activisme et du divertissement.

Matthew Herbert : Les gens se disent : « Oh oui, super morceau. » Ils font des recherches, essaient de le trouver. Et ils se disent : « Attends, c’est fait à partir de tampons! Pourquoi est-ce fait à partir de tampons hygiéniques ? » Et ensuite, ils doivent aller chercher la réponse par eux-mêmes. Donc pour moi, il s’agit d’une variété d’approches différentes, mais c’est difficile parce que c’est de la musique instrumentale. Et il n’y a pas  morceaux de musique composés avec du papier hygiénique dans le monde ! On n’a donc aucun point de comparaison.

PAN M 360 : D’accord. Si on essaie d’être un peu plus précis sur le processus d’enregistrement, quel matériel avez-vous utilisé? Comment avez-vous procédé?

Matthew Herbert : Voici comment je procède : je demande à mon assistant de prélever des échantillons, d’en créer une multitude, de rassembler toutes sortes d’objets, de les échantillonner et de les découper afin que je puisse les jouer. Ensuite, je pousse simplement les sons à leurs extrêmes. J’utilise donc beaucoup la synthèse granulaire et j’étire le son, je le ralentis vraiment beaucoup ou encore je l’accélère. 

Et c’est là que quelque chose commence à émerger. Je peux alors obtenir quelque chose qui me plaît, et ça peut contenir une petite note de basse, comme un « woo », ou quelque chose du genre. Alors je  traite le résultat avec l’égaliseur, puis je réenregistre ça dans l’ordinateur. Je peux ensuite réajuster l’égalisation et y ajouter plus de graves. Une fois que j’ai un son qui me plaît, je l’échantillonne à nouveau, et ainsi de suite. Parfois, les sons que vous entendez peuvent s’avérer la 30e génération du son originel enregistré.

PAN M 360 : Long processus?

Matthew Herbert : Oui. Ça a pris environ un an, c’est très intense sur le plan conceptuel. Il ne faut jamais oublier cette question: quelle est l’histoire à raconter ? Il faut établir un lien avec le son, il faut créer un lien avec l’histoire, et pas simplement faire quelque chose d’excitant ou d’amusant.

PAN M 360 : Il est très difficile de coller du sens à la musique, mais quand on échantillonne des objets très précis, on peut y parvenir.

Matthew Herbert : Oui. Donc des fruits en conserve, des légumes en conserve, de la viande en conserve, du poisson en conserve, des fruits en conserve. En fait, c’est vraiment un album de boîtes de conserve ! Mais il s’agit également de trouver comment faire en sorte que chacun de ces morceaux sonne un peu différemment des autres.

PAN M 360 : Vous serù donc seul sur scène pour présenter ce que vous avez réalisé. Improviserez-vous ou ajouterez-vous quelque chose d’autre en direct?

Matthew Herbert : Oui, j’ai aussi demandé qu’on me procure tous ces  objets. Je ferai donc un peu d’échantillonnage en direct à partir des morceaux. C’est un peu comme un  DJ set avec quelques éléments supplémentaires.

PAN M 360 : Oui,vous pouvez l’interpréter différemment, comme vous l’avez déjà fait.

Matthew Herbert : Oui. Quand je faisais ce genre de musique, c’était probablement la première fois que je suis venu chez vous, je me contentais d’une boîte de conserve et d’un micro pour produire des sons. Alors qu’aujourd’hui, je ne peux plus me contenter de faire la même chose, car la technologie est désormais mieux adaptée à cette pratique. Je peux donc intégrer ces sons aux machines, les traiter, les transformer.

PAN M 360 : Et quel est votre équipement?

Matthew Herbert : J’utilise toujours l’Akai 612, qui est le tout premier échantillonneur qu’Akai ait jamais fabriqué, et que j’emporte toujours avec moi en voyage. Et puis j’ai fait fabriquer un nouvel échantillonneur, qui s’appelle le Herbert. Il a été conçu pour moi par une entreprise appelée Fieldtone, une très bonne entreprise britannique. J’ai donc deux échantillonneurs là-bas. J’utilise aussi Ableton, l’échantillonnage en direct et d’autres outils de ce type. Tout ce que je génère, en fait, revient dans l’ordinateur, c’est un principe de recyclage.

PAN M 360 : Vous avez toujours utilisé ce genre de matériel, mais aussi des instruments acoustiques ou électriques. Vous vous êtes intéressé à l’orchestration, mais aussi au jazz, à la musique classique ou à la musique contemporaine. Comment avez-vous évolué de cette façon, à travers ces différentes approches?

Matthew Herbert : Je n’aime pas me répéter. Je cherche donc toujours de nouvelles façons de raconter mes histoires. Et parfois, j’ai envie de faire des disques vraiment agressifs, et puis d’autres fois, j’ai envie de faire quelque chose de plus doux, qu’on peut écouter calmement à la maison. Je veux simplement réagir un peu au monde qui nous entoure.  Et quand le monde nous semble doux, il faut  se rappeler qu’il est devenu dur. En Occident, notre mode de vie est subventionné par d’autres personnes qui souffrent et subissent.

PAN M 360 : Les deux-tiers  de la population mondiale.

Matthew Herbert : Oui, tous nos vêtements sont fabriqués en Inde et en Chine, toute notre nourriture vient des quatre coins du monde. On ne voit pas comment elle est récoltée. Il faut donc réagir artistiquement, face à cette situation.

PAN M 360 : Et de l’illustrer à travers vos propres filtres.

Matthew Herbert : C’est simplement une question d’être présent, en quelque sorte. Et de ne pas considérer la musique comme étant  séparée de la réalité. 

PAN M 360 : Qu’écoutez-vous ces jours-ci?

Matthew Herbert : Je n’écoute pas de musique. J’ai arrêté il y a plusieurs années. Je travaille tous les jours sur de la musique, de 9 h du matin à 23 h. Alors après, je suis un peu…

PAN M 360 : Puisque vous avez composé des chansons et même de la musique pour de grands ensembles, vous avez forcément appris l’harmonie. Votre formation là-dessus?

Matthew Herbert : Je n’ai pas vraiment suivi de formation, j’ai appris sur le tas. Mais  j’ai fait de très nombreuses collaborations avec plein de gens au fil des ans, ainsi j’ai appris quelque chose de chacun. Par exemple, les premiers arrangements de ma musique pour big band avaient été réalisés par mon ami Pete Wraight. Alors que pour le dernier album avec grande formation, je les ai faits pour la plupart, Pete m’a aidé à peaufiner le tout à la fin. 

PAN M 360 : Vous allez également mixer à Mutek, dans le cadre de la série Experience 4, le vendredi 28 août. Vous mixez souvent?

Matthew Herbert : Je le fais encore, environ une fois par mois. Je pense que le DJing est une méritocratie. Les gens ne savent pas quelle musique tu mixes mais tu as une mission : accrocher un public qui ne sait pas vraiment ce qui est joué devant lui. Je pense donc que réussir un DJ est une méritocratie. Ça doit marcher. Et c’est ce que j’aime dans DJisme, parce que ça t’oblige à t’immerger dans un groupe, dans une salle peuplée d’inconnus. Tu proposes ta musique, tu rencontres des gens et tu essaies de les convaincre de danser sur ta musique. Il faut toujours être créatif, ou curieux.

PAN M 360 : Curieux et vivant.

Matthew Herbert : Quelque chose comme ça. 

PAN M 360 : Et aussi, dimanche 30, lors de la dernière soirée de la série Nocturne, vous vous produirez avec le  percussionniste Julian Sartorius.

Matthew Herbert : Difficile de l’affirmer mais pour moi, c’est vraiment de la musique à l’état pur, parce que c’est vraiment nous deux qui la créons sur le vif. C’est donc de l’improvisation libre et pure. Tous mes sons proviennent de la percussion c’est donc en quelque sorte un dialogue entre Julian et lui-même avec mon intervention, c,est lui-même tel qu’il était 10 secondes avant que je balance ses sons à mon tour.

PAN M 360 : Avez-vous déjà fait ça avec Sartorius?

Matthew Herbert : Oui, on a donné quelques concerts. Mais j’ai tellement de projets  à mener que chaque fois qu’on le fait de nouveau, je dois vraiment me creuser la tête et réfléchir à comment je devrai m’y prendre.

PAN M 360: Aucune inquiétude de notre côté. Merci, ce fut en plaisir!

Matthew Herbert: Plaisir partagé!

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