Chacune des chansons présentes dans cette compilation est un petit miracle. Un témoignage de résilience d’une culture que les totalitarismes abjects du 20e siècle ont essayé de taire : celle des Juifs ashkénazes, d’Europe de l’est. On connaît plutôt bien les détails de l’Holocauste perpétré par les Nazis, mais pas mal moins les discriminations imposées par l’URSS de Staline. L’ethnomusicologue Moisei Beregovsky a passé une partie de sa vie à récolter des chansons de centaines, voire de milliers de Juifs d’un peu partout en Europe de l’est avant que tout ne disparaisse sous la rage nazie. Des chansons décrivant les atrocités commises par les troupes germaniques, mais pourtant pleines d’espoir, souvent même d’humour. Après la guerre, il continua son travail en URSS, pensant être en sécurité. Quand il présenta le fruit de ses recherches, il fut accusé d’activités anti-soviétiques et fut envoyé au goulag. Il est mort en pensant son travail perdu.
Mais l’historienne torontoise Anna Shternshis a creusé, fouillé, cherché un peu partout en Europe, dans les archives du KGB, et en Asie centrale puis a réussi à récupérer plusieurs de ces trésors inestimables de musique simple, parfois légère et dansante, parfois aussi profondément touchante.
Aujourd’hui, ces chansons reprennent vie grâce aux excellents artistes de l’ensemble Yiddish Glory. Un premier album du genre est sorti il y a quelques années, The Lost Songs of World War II. Il a été en nomination pour un prix Grammy en 2019. Ces chansons ‘’tues’’ (silenced) poursuivent la démarche et nous offre un regard fascinant sur des oeuvres simples et puissantes comme autant de témoignages de la vie dans ces années meurtrières.
La musique juive ashkénaze est exceptionnelle. Elle est souvent de l’une des deux émotions suivantes : la joie (teintée d’ironie) ou la mélancolie profonde. Le talent mélodique de ces artistes inconnus, souvent anonymes, témoigne d’une culture riche et sophistiquée qui se manifeste dans des mélodies mémorables sur des harmonies attrayantes.
Dès les premières mesures de la première chanson, Obodivke Camp, une mélodie pimpante reprise d’un chant folklorique d’avant-guerre, le poète adolescent Boris Zitserman décrit avec cynisme les conditions de vie d’un ghetto en 1942. Un Juif a la tâche de ramasser les cadavres et d’aller les jeter par-delà les murs du ghetto. Imaginez les mots suivants sur un air dont on dirait qu’il est fait pour être chanté dans un autobus par une bande d’enfants en direction d’une sortie à la plage :
Oh, malheur, malheurs, malheurs—
Les Juifs sont conduits à l’abattoir.
Nous attendons un jour plus heureux.
Dans le même ordre d’idée, I Am A Typhus Louse est une chanson joyeuse (mais terriblement cynique) pour enfants, qui met en scène un pou anti-nazi transportant le typhus et qui décide d’aller infecter uniquement les soldats SS. Quand on sait que cette maladie a fait des ravages innombrables dans les ghettos, le caractère cathartique de la chose est indéniable.
D’autres, bijoux de tendresse résignée, rappelleront aux oreilles profanes en la matière, la poignante émotion de la musique du film Schindler’s List. C’est le cas de Childhood Years dans laquelle une mère pleure la mort de son fils. Et plusieurs autres vous arracheront un nœud à l’estomac, voire une larme. Une autre encore : Transnistrian Lullaby
L’orchestre de chambre (violons, violoncelles, contrebasses, clarinettes, pianos et voix) est superbe, empreint d’une tendresse infinie pour ce répertoire. Les voix des solistes sont particulièrement impressionnantes : très justes dans le ton émotionnel, autant que dans la tonalité, la diction et l’expression narrative.
Cet album est un miracle, j’ai dit. C’est surtout une victoire importante sur l’obscurité, la haine, la bêtise raciste et toute velléité totalitaire.






















