Pays : Québec Label : ATMA Classique Genres et styles : classique occidental / jazz moderne Année : 2025

Nadia Labrie – Flûte passion / Hommage à Claude Bolling

· par Ariel Rutherford

Né en 1930 et décédé en 2020, le pianiste, compositeur et chef d’orchestre français Claude Bolling fut une figure marquante du paysage musical au pays de la baguette. Compositeur prolifique, jazzman accompli, solide improvisateur, il aura aussi composé pour le cinéma. Aujourd’hui, sa musique continue de toucher des générations de Québécois : les classiques de Ciné-Cadeau que sont Lucky-Luke à Daisy Town et La ballade des Dalton portent sa marque. Parmi ses grands succès, on compte également ses compositions pour flûte, dont il st ici question.

En 1975, Claude Bolling enregistre sa Suite pour flûte et jazz piano trio avec le célèbre flûtiste Jean-Pierre Rampal. En 1980, le duo se fait trio, rejoint par le guitariste Alexandre Lagoya, et grave sur microsillon la Picnic Suite. 1987, retour au duo Bolling/Rampal pour la mise en vinyle de la Suite pour flûte et jazz piano trio n.2

Hybridant les influences jazz et classiques, ces compositions trôneront aux sommets des palmarès, un succès tant critique que populaire. La Suite N.1 sera même nominée pour un prix Grammy. Cinquante ans plus tard, la Québécoise Nadia Labrie, flûtiste de haut niveau, nous propose de revisiter la t des compositions pour flûte de Bolling. Une interprétation contemporaine pour une œuvre à découvrir ou à redécouvrir. 

Action.

Suite N.1 : La flûte ouvre le bal, champêtre, ensoleillée, immédiatement rejointe par le piano, puis la contrebasse et les percussions jazz. On se laisse agréablement surprendre par l’inattendue combinaison, où la fraîcheur campagnarde de la flûte joue au chat et à la souris avec l’atmosphère de bar enfumé qu’évoque les sonorités jazz. L’expérience de Bolling comme compositeur pour le grand écran est elle aussi bien palpable. Les alternances de tempos, calmes et effrénés, l’enchevêtrement du piano et de la flûte, qui s’échangent mélodies et motifs rythmiques, les trilles évocateurs, les notes lancinantes, tout cela évoque le mouvement, la vie, l’image.

La Sentimentale de la Suite N.1, en est un exemple parlant. Elle commence sur une mélodie lente, douce, qui évoque avec clarté un champ fleuri, presque à l’abandon, où bruit doucement le feuillage des arbres. Plan large et méditatif, grain d’image bleutée. Arrive le milieu du segment, bref interlude où la contrebasse prend le premier plan, préfigurant un changement de scène. Puis arrive une nouvelle figure rythmique, galopante, énergique, reprise à l’unisson par la flûte et le piano. La caméra bascule, révèle une route empoussiérée et une vieille automobile qui déboule en brinquebalant, à son bord une bande de jeunes gens rieurs. Le motif se développe sur diverses variations, on imagine la caméra suivant la guimbarde et son équipage, révélant le paysage, une falaise, la mer turquoise. Le rythme se calme, le piano entame une nouvelle mélodie, la flûte se fait douce et caressante, étirant les notes : la caméra s’envole lentement. Plan aérien. La voiture disparaît derrière des vallonnements, dans le lointain. On devine encore sa présence par la  poussière qu’elle soulève. Le titre du film apparaît en fondu enchaîné. Coupez! 

La Suite N.1 continue, voilà la Javanaise qui commence. Tempo endiablé, après le préambule, voici l’action! Mais assez d’images. On aura assez bien compris que les compositions de Bolling stimulent l’imagination visuelle. C’est une musique narrative, qui entraîne l’auditeur le long de son récit.

On peut ainsi penser chacune des trois suites comme étant son propre film, sa propre histoire : conservant malgré tout une unité commune, un certain sens de la nostalgie. Ainsi, la première suite est la plus champêtre de toute, évoquant la campagne surannée de quelques régions françaises ou italiennes. Un film feel-good, pagnolien, où l’on court en robe de lin blanc entre les oliviers sauvages : romantique, avec un je ne sais quoi de naïf.

La Suite N.2 est plus espiègle, démarrant sur un piano moqueur et une flûte sautillante : du film familial et solaire, nous voici à présent dans quelque comédie policière, à bord de quelque Orient-express, passagers du train roulant de la modernité. Les sonorités jazz sont ici plus affirmées, énergiques (l’Intime, l’avant-dernier segment, en est un exemple parlant) sans pour autant en perdre la capacité d’évocation de la flûte, son aspect poignant, nostalgique. 

Venant clore l’album, la Picnic Suite est un changement de décor assez marquant. Si nous traversions alors la campagne européenne à bord d’un train fantasmé, nous voici enfin arrivés en ville. La flûte n’évoque plus ici le bruissement du zéphyr dans les herbes hautes, mais plutôt le bref répit d’un parc public dans le trafic urbain (voir le segment numéro 4, Fantasque, qui se laisse aller à une envolée chaotique). Les festivités jazz d’une romance nocturne débutée aux dernières heures du jour, qui se jouera « Before Sunrise » entre les bars enfumés. La guitare rejoint la partie, joueuses et langoureuses, un ajout qui vient apporter une variété bienvenue au dernier segment de ce triple album. La musique y est à son plus jazz, les influences classiques s’y faisant plus discrètes.

Prenons à présent le temps de conclure et laissons défiler les crédits. Nadia Labrie est une soliste de concert, les nombreuses distinctions qu’elle a reçues sont là pour en attester. Son jeu est maîtrisé, expert. La captation audio des divers instruments est claire comme du cristal et capture la performance des musiciens dans les moindres détails. Le sens de la mélodie de Bolling se révèle ainsi avec clarté dans cette nouvelle interprétation. Tout cela constitue un très bel ensemble.Il faut cependant noter quelques différences, à mon sens notable, par rapport aux versions initialement couchées sur disque par Bolling lui-même. Dans son ensemble, Flûte Passion : Hommage à Claude Bolling est virtuose, présente un jeu plus léché, plus sage que celui des albums de Bolling, Rampal et Lagoya. La clarté avec laquelle les instruments sont ici rendus et mixés est également exemplaire, mais l’exécution perd peut-être un peu de la chaleur originelle des enregistrements de 1975, 80 et 87. La différence dans le grain audio, il faut dire,  y est aussi pour quelque chose dans nos perceptions. À chacun de découvrir la version qui lui conviendra, la musique pour flûte de Bolling vaut la peine d’être découverte ! 

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