De toutes les artistes vocales de la génération actuelle du jazz contemporain, l’Albanaise (métissée suisse) Elina Duni me semble offrir l’une des visions les plus originales et inspirantes. Son style oscille entre le jazz traditionnel, le classique et le folklore. Elle possède une voix magnifiquement feutrée et séductrice, d’une qualité imparable en termes de justesse expressive et d’intonation. J’imagine qu’elle pourrait aisément participer à des projets de musique ancienne comme ceux de L’Arpeggiata dirigé par Christina Pluhar, ou même les croisements écuméniques portés par les Montréalais de Constantinople dirigés par Kiya Tabassian. Cela en menant en parallèle une parfaite carrière de chanteuses de standards jazz dans des clubs.
Ces premiers albums, avec son quatuor, ont privilégié le jazz moderne, dans une énergie franche et propulsive, parsemée de repos bien calibrés. Mais depuis qu’elle est arrivée chez ECM (avec l’album Lost Ships en 2020), c’est un un sentier très personnel qu’elle nous propose de suivre avec elle. Un chemin tranquille qui traverse toutes les influences mentionnées plus haut, mais fusionnées en programmes originaux qui sont baignés d’une lumière généralement tamisée. Ce sont surtout des petits voyages de grande douceur dans lesquels elle nous guide avec bienveillance. Idem pour le deuxième opus ECM, A Time to Remember (2023), réalisé avec dans le même format quartette que le précédent (Rob Luft à la guitare électrique, Fred Thomas au piano et batterie, Matthieu Michel au Flugelhorn).
Pour cette nouvelle entrée, Reaching for the Moon, elle pousse l’économie de moyens un cran plus loin : seul Rob Luft la suit. Mais ce qu’on enlève en possibilités sonores, on le décuple en subtilité émotionnelle et en introspection musicale.
On entend de pures petites merveilles de beauté et de délicatesse, vocale et instrumentale, comme dans Les Berceaux (de Gabriel Fauré, l’une des plus émouvantes interprétations que j’ai entendue, classique et jazz confondu). POrtez attention aussi à Yumeji’s Theme & Sleep Safe and Warm, une fusion ensorcelante de deux grandes mélodies du cinéma signées Shigeru Umebayashi (pour le film In The Mood for Love) et Krzysztof Komeda (pour le film Rosemary’s Baby), ou encore Your Arms, une compo originale de Duni et Luft, sorte de berceuse couleur sépia, enveloppée d’un voile romantique.
Ce ne sont là que quelques titres qui m’ont marqués précisément, mais l’ensemble complet de ce Reaching for the Moon (d’ailleurs une exquise reprise d’Irving Berlin) est inoubliable, imprimé dans nos esprits grâce à la voix d’Elina Duni, aussi juste et assurée qu’elle est subtilement fragile, ce qui lui imprime une marque de totale authenticité.
Il faut aussi noter le jeu remarquable de Rob Luft, fait d’affleurements sonores et de caresses murmurées, laissant la pleine place à l’art bouleversant de la chanteuse, mais l’appuyant de façon tout aussi indispensable, à sa manière si délicatement sensible, comme celle d’un luthiste de la Renaissance.
Un voyage qui ressemble à une ascension tranquille vers l’astre lunaire, baigné dans sa lumière diaphane et apaisante. Ce programme, d’une touchante intimité, est parmi les plus touchants que vous pourrez entendre cette année.






















