Carrie Frey est une compositrice et altiste basée à Brooklyn. Seaglass est le premier album de Frey dédié à sa propre musique. Il y a eu Seagrass : Works for Solo Viola en 2023, sur lequel elle jouait une de ses pièces, mais toutes les autres étaient d’autres compositeurs-trices. Dans sa musique, Frey réalise un joli tour de force, celui d’intégrer des éléments expressifs avant-gardistes dans une trame accessible et dramatiquement attrayante. Aucun cérébralisme purement conceptuel dans son écriture, seulement la volonté de raconter quelque chose de manière originale et unique. La dame a également recours à des sources littéraires comme inspiration pour la plupart de ses partitions. Une fois pris en compte tous ces morceaux, le casse-tête final offre une très belle richesse d’expérience artistique.
A chorus like distant screaming crée un substrat alchimique étonnant entre un minimalisme arythmique, des vocalisations ligetiennes et un bourdonnement textural qui rappelle parfois George Crumb dans son quatuor Black Angels. Intense, fascinant et envoûtant. Cette pièce est inspirée par Une désolation appelée paix écrit par Arkady Martine, un roman de science-fiction paru en 2021 et honoré d’un prix Hugo et d’un prix Locus.
LATHE (qui correspond en français à un outil qu’on nomme communément ‘’tour à bois’’ et qui peut sculpter des pièces de bois en tournant très vite sur son axe) évoque habilement l’énergie tournoyante de l’objet en question. Frey utilise des techniques comme le canon, les trilles, des ornementations appropriées pour façonner un discours philosophico-féministe intéressant : dans le livre The Gender of Sound de Anne Carson, il est démontré que chaque son que nus faisons (en particulier avec nos voix) est autobiographique. Dans l’Antiquité grecque, la voix des femmes était considérée ‘’déstabilisante’’, un facteur de chaos et de trouble. La musique, nourrie vers son dernier tiers par les voix des musiciennes qui chantent la phrase When I love you, then you leave me and the time comes to be far away from you en ascendant sans arrêt vers des aigus de plus en plus impossibles, semble en effet tourner sur elle-même et être graduellement dépouillée de sa substance. C’est très efficace, et bougrement intelligent.
Gone/Back est d’une nature plus abrasive que les deux pièces précédentes, mais conserve tout de même une puissante nature expressive et narrative. Cette fois, le concept de non-linéarité est exploré à travers des références à la nouvelle Mr Palomar de Italo Calvino, le Prélude op. 28 no 20 de Chopin et la pièce Wild Child du jazzman Ray Nance. Frey fait osciller ses atmosphères entre une tension sonore rugueuse et des moments presque festifs qui se parent de tissus folkloriques mais étrangement alien.
Seaglass/Pebble revisite encore l’univers de l’autrice de science-fiction Arkady Martine en explorant les concepts de multiplicité d’esprits se côtoyant en un seul corps, ou, à l’inverse, d’un esprit habitant plusieurs corps. La superposition ou l’éclatement des points de vue sont évoqués à travers une écriture ou se chevauchent des voix divergentes pour graduellement se réduire à une seule, effilochée et amenée vers le silence.
Le quatuor The Rhythm Method (c’est son nom) s’engage pleinement dans cette musique, d’autant plus que Frey en est l’altiste.
Ce programme nous laisse voir et entendre une parole musicale à la fois originale et excitante de la musique contemporaine états-unienne. À suivre de près.























