Dans le cadre de Mutek Forum 2025, PAN M 360 est allé à la rencontre de Pauline Bourdon, qui accompagne les festivals dans leur transition socioécologique. Fondatrice de Soliphilia et forte de 17 ans d’expérience dans l’industrie festivalière britannique, elle travaille notamment avec TEAM Love Productions sur des événements comme le festival Glastonbury. Spécialisée dans l’accompagnement des équipes et la mise en place de stratégies durables, elle intervient également comme formatrice dans plusieurs universités anglaises pour sensibiliser les futurs professionnels aux enjeux d’aujourd’hui et du futur. Rencontre avec une experte qui voit dans les festivals des laboratoires d’expérimentation pour une société plus durable.
PAN M 360 : Quel est le parcours qui vous a menée à accompagner les festivals dans leur transition socioécologique ?
Pauline Bourdon : J’ai un parcours assez singulier. J’ai commencé en logistique artistique pour des festivals il y a 17 ans, puis j’ai déménagé en Angleterre il y a 11 ans pour travailler sur des événements comme Glastonbury. Progressivement, j’ai réalisé que je perdais ce rapport authentique à l’art à cause d’une industrie devenue très commerciale. Il y a eu un moment où je me suis dit qu’il y avait un décalage entre mon éthique personnelle et la carrière que je menais. En 2019, j’ai donc créé Soliphilia pour allier logistique artistique et développement durable, en apportant mon expertise en politique culturelle et en logistique artistique avec l’objectif d’un changement systémique dans l’industrie festivalière.
PAN M 360 : Comment définiriez-vous votre métier au quotidien ?
Pauline Bourdon : Mon travail est très multiple. Il y a d’abord beaucoup de collecte et d’analyse de données pour quantifier les pratiques, qu’elles soient négatives ou positives. C’est essentiel pour mesurer l’impact et justifier les changements. Ensuite, il y a tout un volet éducatif : créer des outils pour les équipes et assurer leur formation. Je privilégie un changement systémique à long terme plutôt que des solutions ponctuelles. L’idée est de faire comprendre à chaque personne son rôle dans cette transition écologique et les solutions créatives qu’elle peut mettre en place dans son domaine d’expertise. Concrètement, cela signifie passer du temps avec les équipes, écouter leurs défis, proposer des ressources, se tenir au courant des meilleures pratiques ailleurs, et développer des stratégies adaptées à chaque contexte.
PAN M 360 : Sur quoi portait votre intervention dans le cadre de MUTEK Forum ?
Pauline Bourdon : J’ai présenté le concept d’utilisation de l’imagination comme outil d’action climatique, à travers deux projets concrets que nous avons développés. Le premier s’appelle Town Anywhere : c’est un jeu immersif de 6 heures qui projette les participants dans le futur, en 2035, pour les aider à imaginer et se préparer aux changements à venir. Le second projet porte sur l’utilisation du mycélium – les racines des champignons – pour remplacer le polystyrène dans les décors par un matériau compostable créé à partir de déchets agricoles. Pour moi, les festivals sont de véritables laboratoires d’idées : ils constituent une petite ville temporaire avec toute l’infrastructure nécessaire. Si une solution fonctionne sur 45 000 personnes en festival, elle peut potentiellement être répliquée à l’échelle de la société. C’est ma vision des événements culturels comme espaces d’expérimentation entre imagination, changement systémique et transitions justes.
PAN M 360 : Où en sont les festivals aujourd’hui par rapport à la réflexion et la mise en place de stratégies écoresponsables ?
Pauline Bourdon : L’état d’avancement varie énormément selon les territoires, notamment à cause des comportements des publics qui sont liés aux cultures locales. Le Royaume-Uni s’est positionné comme leader mondial en développement durable événementiel, avec un réseau d’acteurs très fort et des outils qui sont maintenant répliqués ailleurs dans le monde. Cependant, il existe une tension constante entre les impératifs commerciaux – notamment les sponsors privés – et l’éthique environnementale des équipes. La réalité, c’est que les festivals sont des écosystèmes complexes avec des liens socio-politiques et économiques qui rendent les solutions bien plus compliquées que simplement « remplacer les gobelets plastique par des réutilisables ». L’approche intersectionnelle est cruciale pour éviter de reproduire les erreurs d’extraction qu’on observe dans d’autres secteurs de la transition écologique.
PAN M 360 : On constate un nombre grandissant d’annulations partielles ou complètes de festivals qui doivent composer avec des conditions météorologiques de plus en plus difficiles. Comment percevez-vous cette évolution ?
Pauline Bourdon : C’est un défi majeur qui illustre parfaitement les enjeux climatiques actuels. L’Angleterre, par exemple, était historiquement préparée à gérer la pluie, mais aujourd’hui nous devons faire face à des canicules sur des terrains qui ne sont pas adaptés à ces nouvelles conditions. Les prédictions météorologiques deviennent cruciales – nous avons vécu des situations où 30% de chance de pluie se sont transformées en pluies diluviennes pendant trois heures. Des organismes comme le Met Office travaillent maintenant avec l’industrie pour développer des prédictions plus précises et des outils d’adaptation. Je pense qu’il faut également créer des syndicats professionnels car, contrairement au cinéma, le milieu festivalier n’est pas syndiqué. Cela permettrait de développer une adaptation collective et de mieux protéger les travailleurs face à ces changements climatiques de plus en plus imprévisibles.
PAN M 360 : Avec la pandémie, plusieurs technologies comme les livestreams ou le metaverse ont permis une certaine accessibilité à la culture, mais elles ont aussi un impact écologique. Entre prendre l’avion pour aller dans un festival en Europe et participer à un festival virtuel, comment se positionner ?
Pauline Bourdon : C’est une question complexe car nous manquons encore de données fiables sur l’impact réel du numérique. Le problème principal, c’est que les comportements de consommation changent complètement selon le contexte. Par exemple, une chasse d’eau chez soi consomme beaucoup plus d’eau que des toilettes sèches en festival. À la maison, pendant un événement virtuel, les gens vont cuisiner, laisser les lumières allumées plus longtemps, inviter des amis – autant de facteurs qui modifient l’équation environnementale. En festival, nous avons un espace contrôlé où nous pouvons mesurer précisément la consommation. Paradoxalement, un festival de quatre jours où l’on ne se douche pas peut avoir un impact environnemental moindre que des vacances classiques en formule tout inclus. Une spécificité des festivals, c’est qu’ils rendent visible notre impact environnemental, contrairement à d’autres industries culturelles comme le cinéma où les déchets de production restent invisibles pour le public.
PAN M 360 : En tant que festivalières et festivaliers, quels gestes simples pouvons-nous adopter ?
Pauline Bourdon : Il faut d’abord comprendre que les équipes organisatrices atteignent souvent des plateaux – par exemple au niveau du taux de recyclage – et qu’aller plus loin nécessite la participation active du public. Quelques gestes simples peuvent faire la différence : venir avec un esprit ouvert et curieux, apporter sa propre bouteille d’eau, explorer le végétarisme même ponctuellement pour montrer qu’il existe une demande, privilégier le covoiturage et ne jamais voyager seul dans une voiture. Mais surtout, je pense qu’il faut développer plus d’empathie envers les équipes qui travaillent énormément, souvent avec des sacrifices personnels considérables. Plutôt que de critiquer systématiquement sur les réseaux sociaux dès que quelque chose ne va pas parfaitement, il serait constructif de comprendre la complexité de l’organisation d’un événement et d’encourager les efforts entrepris.
PAN M 360 : Et les artistes dans tout ça ? Parlez-nous des « green riders » ou « eco riders ».
Pauline Bourdon : Les artistes évoluent dans un contexte économique très difficile, où la monétisation s’est déplacée vers les concerts live. Le rider – ce document contractuel où l’artiste exprime ses besoins techniques, logistiques et personnels – est vu par tous les acteurs de l’industrie : managers, promoteurs, salles de concert. C’est donc un outil très puissant qu’on peut utiliser pour véhiculer des valeurs écologiques et sociales. Un green rider peut inclure des demandes comme des toilettes non-genrées, l’absence de plastique, des mesures d’accessibilité, ou même des exigences de représentation paritaire dans les programmations. Chez TEAM Love, nous observons que les green riders doublent chaque année. C’est la force du nombre qui permet de normaliser ces pratiques et de les rendre progressivement standard dans l’industrie. L’objectif est que ces préoccupations écologiques et sociales deviennent naturelles dans les négociations contractuelles.























