Dominique Fils-Aimé | Seconde trilogie après la consécration

Entrevue réalisée par Michel Labrecque
Genres et styles : jazz / pop / soul/R&B

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Dominique Fils-Aimé est prolifique. Après une trilogie d’albums sur l’histoire de la musique afro-américaine, elle entreprend avec Our Roots Run Deep une nouvelle trilogie sur des angles plus personnels et contemporains.

Cet album laisse une grande place aux voix multiples de la chanteuse montréalaise issue de la communauté haïtienne.Nous avons discuté avec elle de l’évolution de sa musique, de sa vie et de sa tournée à venir.

PAN M 360: Si vous permettez, on va faire un petit retour en arrière, avant de devenir musicienne professionnelle, que faisiez-vous?

Dominique Fils-Aimé : J’ai eu mille vies avant. En grandissant, j’ai toujours aimé les arts: je chantais, je dansais, je dessinais. Mais pour beaucoup de gens dans la communauté haïtienne, l’art, ce n’est pas un travail, c’est un hobby. J’y donc cherché une trajectoire plus conforme. J’ai étudié en design de mode, en philosophie, en photo, en relation publique, puis en psychologie. Je cherchais une façon d’aider les gens.

Par la suite, j’ai travaillé avec des enfants autistes, je faisais du support psychologique avec les employés d’une entreprise, mais c’était très pesant au niveau mental. Alors, j’ai commencé à faire de la musique, d’abord comme thérapie personnelle, avant de réaliser que je me sentais très bien dans cet univers. Et que tous ces domaines d’études qui m’intéressaient menaient naturellement à la musique.

PAN M 360: Et comment découvrez-vous votre identité musicale à travers cette trilogie d’albums afro américains: Nameless (2018), Stay Tuned (2019) et Three Little Words (2021) ?

Dominique Fils-Aimé : Il y avait une quête d’identité dans cette trilogie, personnelle et musicale. Je voulais retourner à la source. Qui m’a allumée ? Qui m’a fait vibrer musicalement ? J’ai écouté des documentaires et mes albums: Billie Holiday, BB King , Aretha Franklin, Nina Simone, Erykah Badu, Lauryn Hill, Mariah Carey… Et j’ai réalisé que tous ces styles musicaux sont nés dans un contexte historique. Comment les Afro-Américains se sentaient, quelles étaient leurs émotions, etc. La lourdeur du blues, le jazz perçu comme un feu de révolution, une communauté d’artistes qui cherche des avenues de liberté. Et après, le disco, le funk, le soul, un peu plus de soleil et de légèreté .C’est à partir de cela que je me suis mise à chercher mon identité, ma singularité. Et ça m’a menée au jazz, qui, pour moi, est la liberté.

PAN M 360: Cette singularité est clairement dans l’utilisation de votre voix, de vos voix plurielles. Car vous aimez multiplier les voix, non?

Dominique Fils-Aimé : Oui, c’est très agréable à faire. Et ces voix cherchaient à raconter une histoire. Une volonté quasi académique de raconter cette histoire afro-américaine, le fil conducteur entre tous ces styles. J’essaie aussi de raconter cette histoire avec empathie, pour réunir les gens plutôt que créer des divisions.

PAN M 360: Après cette trilogie musicale, vous décidez d’en faire une seconde, dont le premier opus est Our Roots Run Deep, nos racines sont profondes. Pourquoi fonctionner par trilogies?

Dominique Fils-Aimé : Je ne sais pas… J’aime prendre le temps… Beaucoup de gens me disent : “Aujourd’hui, tout va très vite, les gens n’ont pas le temps de prêter attention aux contenus trop longs ». J’entends, mais je voulais aller à l’encontre de ce mouvement-là parce que je ne suis pas d’accord. J’ai décidé de me donner cette liberté et j’aime la cohérence de cette idée de trilogie, de fil conducteur.

PAN M 360: Et quel est le fil conducteur de cette nouvelle trilogie ?

Dominique Fils-Aimé : On est plus dans mon intérieur, dans une quête personnelle d’amélioration de moi-même. Je m’assume davantage, je puise dans mes racines pour présenter qui je suis aujourd’hui, quelles sont mes croyances. Il s’agit de partager mes croyances d’un monde plus uni, plus doux et créer une musique qui va avec. Par contre, cette nouvelle trilogie sera moins planifiée à l’avance comme l’était la première. Je me laisse de l’espace pour la faire évoluer au gré de mon expérience de vie.

PAN M 360: Dans Our Roots Run Deep , vous avez tout composé, alors que dans les albums précédents, il y avait des reprises telles Strange Fruit ou Stand By Me. Comment décrivez-vous l’évolution musicale dans ce nouveau disque? Je sens encore plus de présence vocale.

Dominique Fils-Aimé : C’est vrai. L’instrumentation rappelle davantage l’album Nameless dans sa simplicité. Par contre, en 2018, je me sentais une musicienne illégitime parce que mon seul instrument était la voix. Aujourd’hui, j’assume pleinement ma voix comme un instrument légitime. Avant, j’essayais de relier ma voix à d’autres instruments. Maintenant, ma voix est l’instrument principal. Il y a aussi la notion de répétition, le côté mantra dans lequel je voulais m’inscrire davantage. J’aime bien démarrer avec une phrase, puis la complexifier lentement avec d’autres voix qui s’ajoutent et faire entrer les gens dans un espace méditatif qui ressemble à celui dans lequel je me trouve quand je chante. Il y a aussi l’importance des percussions en tous genres, qui prennent davantage de place.

PAN M 360: Vous multipliez vraiment les partitions vocales dans cet album. Dans la pièce où il y a le plus de partitions vocales, combien y a-t-il de Dominique Fils-Aimé qui chantent simultanément?

Dominique Fils-Aimé : Il faudrait demander au réalisateur, Jacques Roy, mais il y en a vraiment beaucoup. Parfois on triplait certaines harmonies, après on ajoutait des effets et des textures. C’est un peu fou, mais on a joué avec ça.

PAN M 360: Mais comment pouvez-vous reproduire ces effets sur scène ?

Dominique Fils-Aimé : On se pose cette question à la veille de commencer la tournée. C’est sûr que les musiciens feront certaines voix. Ils pourront mettre certaines partitions à leur main. Il y aura sans doute aussi des effets de boucles, on veut aussi que la prestation sur scène soit différente de l’album. C’est sûr que si on avait les moyens, j’embaucherais une chorale. Mais on n’est pas rendus là.

PAN M 360 : C’est une grosse tournée qui s’annonce : Québec, Canada et aussi l’Europe et les Etats-Unis.

Dominique Fils-Aimé : Je me considère très chanceuse, l’intérêt et l’accueil sont vraiment formidables. Je me demande parfois comment les organisateurs de spectacles nous ont trouvés. Pour la première fois, nous commencerons à tourner aux États-Unis. C’est très chouette .

PAN M 360: Pour terminer, parlons un peu de politique. Il y a tout un débat sur le racisme et le wokisme au Québec. Comment percevez-vous cette réalité?

Dominique Fils-Aimé : Pour ma part, je trouve qu’on vit dans un monde très divisé, qu’il y a beaucoup d’espace pour crier haut et fort de tous les côtés, mais qu’il y a très peu d’espace pour comprendre comment l’autre se sent et d’où il vient. Nous manquons d’espace de conversation plutôt que de confrontation. Tout le monde ressent des frustrations de son côté, est pris dans sa douleur et on n’arrive pas à comprendre le ressenti de l’autre. Peut-être que la musique peut aider. Elle procure un peu de bien-être et conduit les gens à un état d’ouverture d’esprit. Ça peut peut-être mettre la table pour des conversations plus empathiques. Il faut dépasser le stade du « moi j’ai raison et tu as tort ». Peut être que tout le monde a raison ou tort. J’aimerais voir un espace de discussion.

Dominique Fils-Aimé démarre une grande tournée à Drummondville, le 5 octobre, le 17 et 18 à Montréal au Théâtre du Nouveau Monde et puis dans de nombreuses villes du Québec et de l’Ontario. Elle se rendra jusqu’à Paris et Los Angeles par la suite.

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