Pays : Canada / France Label : ATMA Classique Genres et styles : classique moderne Année : 2026

Louise Bessette, Cameron Crozman, Dominic Desautels, Mark Lee – Messiaen : Quatuor pour la fin du Temps

· par Frédéric Cardin

Vous dire que le Quatuor pour la fin du Temps d’Oliver Messiaen est un monument du répertoire auquel il faut s’attaquer avec le plus de circonspection possible tellement on peut s’y casser la gueule, serait émettre une évidence qui demeure encore en-deçà de la réalité. L’histoire est assez bien connue : Messiaen, emprisonné dans un camp de guerre allemand pendant la 2e Guerre mondiale (le fameux Stalag VIII-A), y a composé et créé son fameux Quatuor, pour piano, violon, violoncelle et clarinette. Une instrumentation originale dictée par les circonstances : ce sont les instruments qui étaient à sa disposition et ceux joués par ses compagnons de geôle, du moins ceux qui étaient musiciens. 

La foi qui soutient tout

Le Quatuor est profondément inspiré de la foi de son auteur. Le titre évoque donc le concept eschatologique de la Bible. Mais pas que. Le ‘’temps’’ en question fait aussi référence, plus subtilement, au temps musical, à la mesure et aux rythmes qui s’y inscrivent selon les habitudes de la musique jusqu’alors classique occidentale. Il y a donc dans le Quatuor une magistrale liberté rythmique, inspirée tout à la fois par des considérations mystiques, par une modernité compositionnelle alors en pleine effervescence et même des piges dans des musiques extra occidentales tels les ragas indiens. C’est  »la fin du Temps ». Tout cela additionné d’exigences techniques, expressives et communicatives exceptionnelles. Le résultat, lorsque les astres et les artistes impliqués sont bien alignés, peut être bouleversant. 

Cette version ici présentée par ATMA classique est d’un ordre très élevé. D’autant plus que les circonstances ayant permis de rassembler les quatre musiciens en présence sont pour le moins sérendipitesques (À CE SUJET LISEZ L’ENTREVUE RÉALISÉE AVEC LA PIANISTE LOUISE BESSETTE). 

Ce que l’on remarque dès les premières notes, c’est d’abord la beauté timbrale de tout l’ensemble musical créé par les quatre artistes canadiens. Il y a comme une cohésion et une union spirituelle qui devient palpable à travers la sculpture intuitive et très sensible des différents mouvements (huit) de l’œuvre. 

Liturgie et Vocalise

Le premier mouvement, Liturgie de cristal, dresse la table avec ses incomparables chants d’oiseaux (le merle à la clarinette et le rossignol au violon). Les titillements colorés, appuyés des accords doucement tamisés du piano nous plongent instantanément dans un monde d‘une grande poésie sonore, entièrement maîtrisée et dessinée avec beaucoup de raffinement. 

La Vocalise pour l’Ange qui annonce la fin du temps (deuxième mouvement) démarre en trombes avec ces jaillissements adéquatement menaçants d’accords au piano, sur lesquels tentent de résister la clarinette avec ses cris désespérés et le violon gémissant. La portion centrale, les ‘’harmonies impalpables du ciel’’ selon Messiaen, sont offertes dans un bel éclairage ambré, crépusculaire, par les artistes, avant le retour final des exclamations rageuses de l’Ange véhément. 

L’Abime du temps, la force des oiseaux

Le troisième mouvement, l’Abîme des oiseaux, est une des plus grandes merveilles d’écriture pour un instrument à vent solo (ici la clarinette). Contre intuitivement, il ne s’agit pas d’une annonce funèbre, mais plutôt, du moins dans mon esprit, d’une affirmation solennelle de résistance au désespoir, un force de vie. 

L’abîme, c’est le Temps, avec ses tristesses, ses lassitudes. Les oiseaux, c’est le contraire du Temps ; c’est notre désir de lumière, d’étoiles, d’arcs-en-ciel et de jubilantes vocalises – Messiaen

Dominic Desautels projette avec puissance de conviction sa rébellion contre l’usure mortelle de Chronos. Parfois jusqu’à la déchirure. Mais l’Abîme, c’est aussi de remarquables passages d’introspection et de contemplation, aux limites de l’audible et toujours avec une grande beauté sonore. L’incandescence de Gervase de Peyer n’est peut-être pas dépassée, ou l’ultra velours de Michael Collins, mais le titulaire de la chaise de clarinette solo de l’Orchestre de Hamilton nous fait ici une sacrément convaincante performance de cet épisode emblématique du Quatuor

Intermède, Louange et fureur

Le très court Intermède, un scherzo souriant, apporte une dose nécessaire de légèreté après les moments d’émotions submergeantes qui précèdent. Puis s’ensuit l’autre absolue merveille du Quatuor : la Louange à l’Éternité de Jésus. Morceau d’une lenteur extrême, mais exquise, Louange met en scène un violoncelle d’une piété transcendante (superbe Cameron Crozman) qui plane au-dessus du piano et de ses accords, déposés avec pudeur par Louise Bessette, comme indiquant la marque d’un temps métrique témoignant de la fuite du monde et de la vie. L’un des rares exemples de rythme répété, linéaire, dans le Quatuor

Le sixième mouvement, Danse de la fureur, pour les sept trompettes, n’a curieusement jamais été mon préféré. Allez savoir pourquoi, il ne me touche pas particulièrement. Mais ça n’a rien à voir avec l’extraordinaire difficulté technique requise des quatre instrumentistes. Tout le monde joue à l’unisson sur des extravagances rythmiques d’une grande difficulté. La capacité de précision à la milliseconde de chaque soliste, et en parfaite synchro avec tous les autres, est quelque chose de stupéfiant, lorsque réussi. Cela donne l’impression d’un bloc sonore unifié. On aura peut-être atteint une plus grande symbiose chez Barenboim et cie (chez DGG), mais les artistes en présence ici offrent une performance digne des meilleurs. 

Musique de pierre, formidable granit sonore ; irrésistible mouvement d’acier, d’énormes blocs de fureur pourpre, d’ivresse glacée – Messiaen

Une finale céruléenne

L’incomparable avant-dernier mouvement, Fouillis d’arcs-en-ciel, pour l’Ange qui annonce la fin du temps, palpite et bouillonne de textures tangibles et d’énergie électrique. Formidable le violoncelle de Cameron Crozman qui imite des ondes martenot (chères à Messiaen). Le déferlement de teintes iridescentes est manié et rendu très vivant par tout le monde, jusqu’au cri strident et final de la clarinette. 

…un tournoiement, une compénétration giratoire de sons et couleurs surhumains. Ces épées de feu, ces coulées de lave bleu-orange, ces brusques étoiles : voilà le fouillis, voilà les arcs-en-ciel ! – Messiaen

L’œuvre se termine sur une deuxième Louange à l’Immortalité de Jésus, cette fois assurée par le violon, qui, selon, Messiaen, évoque l’humanité de Jésus (dans la précédente, on évoquait son côté divin). On comprend pourquoi la musique s’élève graduellement jusqu’à des aigus céruléens, tel le Christ ascendant, et conclut un parcours initiatique d’une immense puissance artistique.

Cette lecture toute canadienne, sans prendre la place de versions de références toujours essentielles, a de quoi assumer fièrement son voisinage avec elles. Rendu à ce niveau de qualité, nous ne pouvons plus établir une hiérarchie, de ‘’meilleur à moins bon’’, mais plutôt jouir de la lumière interprétative unique qui nous est offerte, dans un esprit de complémentarité avec les autres du même calibre. 

Le programme est complété par la rare Fantaisie pour violon et piano de 1933. Messiaen est encore jeune, encore tâtonnant, imbu de modernisme alors en vogue. Mais on entend quand même en filigrane, et parfois explicitement, les tournures harmoniques étonnantes, et les aventures rythmiques, que le compositeur mature maîtrisera avec génie. Mark Lee et Louise Bessette insufflent une dose vivifiante d’énergie et d’incarnation à cette pièce de jeunesse du Français. 

La superbe prise de son a été réalisée à la salle du Domaine Forget. Le public présent a dû se régaler. 

Cet album est un coup de maître d’ATMA classique. 

LISEZ NOTRE ENTREVUE AVEC LOUISE BESSETTE À PROPOS DU QUATUOR

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