Il y a une recherche minutieuse et attentionnée de la finesse expressive dans cet album du violoncelliste québécois (d’origine argentine) Juan Sebastian Delgado. Le jeune artiste se révèle un commentateur subtil, intelligent, empreint d’émotions délicates mais authentiques.
À travers huit titres extraits du répertoire d’Astor Piazzolla et de Carlos Gardel, il braque un regard différent sur le tango, éloigné, pour la plupart, des clichés pour touristes inattentionnés. Prenez Oblivion de Piazzolla, ici dessinée à traits à peine esquissés, comme des fragments de mémoire qui se manifestent doucement. El día que me quieras de Gardel, porté par le piano inspiré de Gustavo Beytelmann, sur lequel Delgado commente la mélodie connue avec beaucoup de pudeur, mais de laquelle se dégage une force expressive convaincante.
Escualo (qui veut dire requin, ou le squale, en espagnol), composée en 1979 par Piazzolla déploie une énergie nerveuse, dans laquelle on assiste à un discours qui vire au pointillisme fragmenté superbement construit, entre les deux manifestations du thème groovy. Delgado est excitant ainsi que Daniel ‘’Pippi’’ Piazzolla (petit-fils d’Astor) à la batterie et Federico Diaz à la guitare électrique.
Buenos Aires Hora Cero est ici joué en version Stick&Bow, duo dont fait partie Juan Sebastian avec sa partenaire Krystina Marcoux au marimba. Une brillante pièce jouée à l’origine par le quintette de Piazzolla et qui s’avérait déjà un exercice génial de déconstruction sonore et mélodique du tango traditionnel. La pièce se retrouve habillée d’atours différents dans ce format duo, de couleurs différentes, un brin plus chatoyantes en raison du marimba et de ses textures si uniques, mais sans trahir le moindrement le caractère audacieux de l’œuvre originale.
Les musicophiles plus traditionnels reconnaîtront la patte typique de Piazzolla dans Jeanne y Paul, avec les grattements et les glissandos, mais aussi les opulentes lignes mélodiques, déroulées passionnément par le violoncelle et le bandonéon (Delgado et Pippi Piazzolla, toujours très justes dans le ton et le jeu expressif).
Les deux dernières pièces de l’album créent un contraste saisissant avec le reste. Le violoncelle est seul face aux pulsations électros de Philippe Cohen Solal, ex Gotan Project qui, on se souviendra peut-être, nous avait offert du tango sauce électro lounge il y a quelque 25 ans de cela. Ça sonne effectivement comme un héritage de Gotan. Le résultat n’est pas aussi convaincant que le reste du programme, cela dit. Bien qu’on y entende des élans cinématographiques efficaces, la finalité est loin d’offrir la même complexité texturale, la même profondeur expressive et coloristique. Des deux (Apasionado et Por una cabeza), c’est la deuxième qui réussit le mieux, grâce principalement à sa mélodie emblématique, jouée ici de façon presque éthérée, fantomatique. Divertissant, mais pas du tout le même plaisir musicophile.






















