électronique / expérimental / contemporain

SAT X EAF | Performances et narrations immersives

par Félicité Couëlle-Brunet

L’atmosphère de l’Espace SAT est feutrée, mais jamais figée: toujours un peu imprévisible. Quelques banquettes en velours brisent la froideur du béton nu, témoin silencieux des centaines de pieds qui ont dansé ici avant nous. Ce soir, l’ambiance est familière, presque intime. Beaucoup semblent se connaître. J’ai l’impression de m’infiltrer dans un cercle, un écosystème discret où la musique expérimentale live est reine. Ce n’est pas une soirée ordinaire : ici, la scène devient terrain de jeu, la performance se mêle à la narration immersive, et il y a toujours de la place pour danser. Cette liberté, ce lâcher-prise collectif, est rare et précieuse.

La performance d’Amselysen s’est imposée comme un véritable pivot de la soirée. Nos conversations s’interrompent net lorsque, derrière nous, une voix métallique fend l’air. Elle vibre, elle grince, elle accélère. Quelque chose se prépare. Sur scène, Amselysen s’installe tranquillement. Il dépose son verre, ajuste son équipement d’un geste calme mais déterminé. Tout est en place, millimétré. Et pourtant, tout va basculer.

Les voix se multiplient, les fréquences se déforment, le bruit s’amplifie, et soudain, on décolle. C’est un vaisseau, un tunnel, un crash. Brut, industriel, parfois même inquiétant, son univers sonore est dense, chargé, intransigeant. Ce n’est pas seulement une performance musicale : c’est une immersion dans un chaos orchestré, où le corps est autant sollicité que l’écoute. Les séquences noise s’enchaînent avec une intensité folle, ponctuées par des grognements gutturaux, du growling assumé, qui rappellent ses racines rock et post-punk. On sent l’histoire derrière les sons, les années passées à sculpter l’énergie brute. Amselysen ne suit pas un script : il compose en direct, improvise, déforme, cherche les limites. Il nous les montre. Contrairement à l’esthétique souvent lisse ou introspective de certaines performances électroniques, ici tout est dans l’ouverture, l’instinct, la vulnérabilité. On assiste à un dialogue entre l’artiste et ses machines, entre la maîtrise et le lâcher-prise. Et c’est précisément dans cette tension que réside la force de son set : une honnêteté sonore rare, où chaque rugissement, chaque oscillation semble porter une intention claire.

Mais avant que cette intensité ne surgisse, c’est Laced qui avait ouvert le bal. Tout commence dans une brume douce, où les teintes roses et bleues découpent lentement l’espace. Laced apparaît presque en transparence, silhouette calme dans un décor pastel. Dès les premières pulsations, son univers s’installe. Un rythme mesuré, posé, qui donne envie d’écouter autrement. Sa musique n’impose rien. Elle propose, suggère, laisse deviner. Les textures sonores s’étirent comme des paysages flous, où certains motifs reviennent comme des souvenirs à moitié effacés. Chaque note semble ouvrir une porte vers un monde intérieur, intime. On entre sans s’en rendre compte, guidés par cette présence à la fois distante et enveloppante. La structure de la performance se déploie lentement, avec une précision tranquille. La basse s’installe, les sons synthétiques gagnent en densité, sans jamais rompre l’équilibre fragile de l’ensemble. Ce n’est pas une montée dramatique, c’est une expansion naturelle. C’était une belle découverte : une artiste qui semble penser la scène comme un espace narratif, une zone de transition entre rêve et réalité. Une ouverture en douceur, intrigante, qui donnait envie de regarder, d’écouter, et même de sentir autrement, une invitation à éveiller nos perceptions croisées, là où le son devient lumière.

Après la tempête Amselysen, l’air est chargé, presque électrique. On se regarde, un peu sonnés, curieux de voir comment la soirée va évoluer. C’est à Hesaitix de clore ce voyage, et d’un coup, une autre dimension s’ouvre. Dès les premières textures, quelque chose de plus organique se met en place. On glisse dans un monde fait de résonances minérales, d’échos aquatiques, de fragments d’un futur lointain. Le son est fluide mais jamais flou : chaque couche est précise, vivante. Le rythme, quand il émerge, pulse doucement comme un souffle, comme une marée intérieure. La performance d’Hesaitix est à la fois ancrée et suspendue. Elle mêle percussions distendues, glitchs subtils, et basses profondes qui résonnent dans le torse. On ne sait pas si on est dans une grotte ou dans une chambre d’échos numériques, et c’est précisément là que ça opère. Le corps se relâche, l’imaginaire se réveille. Là où Laced nous introduisait en douceur à un monde de sensations, et où Amselysen nous confrontait à une intensité viscérale, Hesaitix nous guide dans un territoire plus introspectif. Ce n’est pas une clôture en chute libre, c’est une dérive contrôlée, un lent atterrissage sur une planète lointaine. Une manière de revenir à soi après l’abandon, d’écouter ce qui vibre encore à l’intérieur.

Et alors que les dernières fréquences s’éteignent, un constat s’impose doucement : quelque chose est en train de naître. EAF ne propose pas simplement des soirées ; ils bâtissent un espace, une scène, un souffle nouveau pour la musique électronique live à Montréal. Un lieu où l’expérimentation n’est pas une exception mais une langue commune. Je me suis d’abord demandé pourquoi si peu de gens dansaient, puis j’ai compris : peut-être qu’ici, on écoute autrement. Peut-être qu’on est en train de réaliser que ces sonorités longtemps cantonnées à des caves berlinoises ou des squats londoniens prennent enfin racine chez nous. Que cette esthétique radicale, physique, parfois abrasive, peut rassembler. Donner envie de créer, de sortir de sa chambre, de partager une vision. Ce n’est pas un public passif, c’est une foule en devenir, une communauté en éclosion. Et c’est dans cette promesse, fragile mais lumineuse, que réside toute la portée de ce que EAF est en train d’ouvrir : une autre façon d’habiter la scène, ensemble.

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