classique occidental

Boycottages et bannissements : au-delà de Gergiev

par Luc Marchessault

En quelques jours, Valery Gergiev est passé de chef d’orchestre le plus couru au monde à paria. Les administrateurs du Teatro alla Scala de Milan ont lancé le bal, le matin du 24 février 2022. La veille, Gergiev y avait dirigé la première représentation de l’opéra La Dame de pique de Tchaïkovski. La Scala a sommé le maestro russe de se déclarer contre l’invasion de l’Ukraine, à défaut de quoi sa collaboration avec le célèbre théâtre d’opéra prendrait fin.

Le Carnegie Hall de New York a emboîté le pas en remplaçant le chef russe par Yannick Nézet-Séguin, pour ses concerts du 25, 26 et 27 février avec le Wiener Philharmoniker. Les orchestres philharmoniques de Munich, de Paris et de Rotterdam ont suivi. En Suisse, le Verbier Festival a écarté Gergiev, qui y était directeur artistique. Puis, son imprésario européen l’a largué.

Tout juste une semaine auparavant, Daniel Froschauer, violoniste et directeur du Wiener Philharmoniker, déclarait au New York Times que Gergiev participerait aux concerts du Carnegie Hall « (…) à titre d’artiste, pas de politicien; nous ne sommes pas des politiciens, nous tentons de créer des ponts ». En septembre 2021, Clive Gillinson, directeur administratif et artistique du Carnegie Hall, soutenait Gergiev en ces termes, lors d’une entrevue avec le même New York Times : « Pourquoi les artistes seraient-ils les seuls au monde à ne pas avoir droit à des opinions politiques? Selon moi, on ne devrait juger les gens qu’en fonction de leurs talents artistiques. »

La liberté d’opinion et d’expression constitue un fort noble principe. La realpolitik aura cependant forcé messieurs Froschauer et Gillinson à le renier. Ce n’est pas la première fois que ça se produit, ce ne sera pas la dernière non plus. Puis, compte tenu des circonstances, on peut difficilement les en blâmer : lorsqu’un artiste appuie les dirigeants d’une nation qui ordonnent à leurs troupes d’en envahir une autre, souveraine, on se trouve devant un cas de force majeure.

Or, s’agissant du chef d’orchestre Valery Gergiev, les musicophiles sont en droit de se poser certaines questions. Tout d’abord, pourquoi les programmateurs et autres administrateurs de salles de concert ne l’ont-ils pas largué avant? Le bonhomme a une feuille de route assez gratinée merci; les journaux l’exposent à qui mieux mieux ces jours-ci, mais des analystes la commentent depuis longtemps, comme en fait foi cet article du Monde paru en septembre 2008.

On ne mettra pas en doute la sincérité et la bonne foi de messieurs Froschauer, Gillinson et autres directeurs d’opéras et de festivals quant à leur désir de poser un geste de solidarité avec le peuple ukrainien. Si symbolique soit ce geste, parce que la realpolitik susmentionnée entre encore une fois en jeu, sous un autre angle : entre vous, nous et la boîte à bois, on aura beau congédier tous les Valery Gergiev et les Denis Matsouïev – pianiste virtuose russe qui a aussi été remplacé pour les concerts du Carnegie Hall – qu’on voudra, ces actions auront peu ou pas d’échos au Kremlin et, par conséquent, sur le théâtre des opérations en Ukraine.

À la Scala de Milan, la veille de l’invasion, l’entrée de Valery Gergiev avait suscité beaucoup d’applaudissements, mais aussi un léger chahut. Puis le mot-clic #CancelGergiev s’est mis à circuler. Lorsque les chars russes se sont mis en branle, les décideurs culturels de New York, Milan et Munich ont dû conférer avec leurs conseillers. Les plus cyniques diront qu’il devait se trouver, parmi ceux-ci, davantage d’experts en relations publiques que de spécialistes en éthique et en morale.

Ce qui nous amène à la deuxième question que peuvent se poser les musicophiles : que fait-on avec Valery Gergiev? On s’était déjà posé la question au sujet de feu Michael Jackson, de James Brown, de Phil Spector, de Marylin Manson, de R. Kelly et de Bertrand Cantat, notamment. Chacun de ces cas peut susciter un dilemme moral chez l’auditeur. Différents facteurs entrent en ligne de compte. Au premier chef, la sensibilité, les principes et les convictions de chacun. Vient ensuite la gravité des gestes, qui s’étendent des accointances et propos condamnables aux meurtres prémédités. Puis, la proximité ou l’éloignement temporels : à l’écoute des œuvres du compositeur italien Carlo Gesualdo, pas grand-monde ne s’émouvra du fait qu’il a assassiné sa première femme et son amant il y a de cela 432 ans. Enfin, l’attachement à l’œuvre jouera un rôle crucial dans ce dilemme et les interrogations qui en résultent.

Au bout du compte, ces éléments influeront sur la capacité du musicophile de faire abstraction, ou non, du péché de l’artiste. On peut, par exemple, ne pouvoir pardonner à Cat Stevens-Yusuf Islam de s’être prononcé en faveur de la fatwa lancée contre Salman Rushdie, puisqu’il est d’une ironie impardonnable que l’auteur, compositeur et interprète d’une chanson à succès intitulée Peace Train ait relayé l’appel d’un théocrate sanguinaire au meurtre d’un écrivain. Libre à chacun de boycotter l’œuvre ou les prestations, donc.

Pour ce qui est de Valery Gergiev, on ne le reverra sans doute pas s’installer au pupitre de sitôt « en présentiel ». Quant à l’œuvre du maestro, répartie sur des dizaines et des dizaines d’enregistrements audio et vidéo, elle est impossible à effacer. Par ailleurs, on n’a détecté aucun signe selon lequel les plateformes d’écoute en continu songeraient à se débarrasser de leurs contenus Gergiev. Les supports intangibles atténuent sans doute l’indignation. Donc, on écoutera ou on n’écoutera pas Gergiev et les orchestres qu’il a dirigés, en fonction de ce qui précède, ainsi que selon ce que nous dictent notre âme, notre conscience et notre cœur. Peut-être que ceux-ci nous inciteront à opter pour un chef plus rassembleur comme Zubin Metha, rayon musique orchestrale, ou alors pour de la musique populaire qui rassérène, comme cette Complainte pour Sainte-Catherine que chantaient Anna et Kate McGarrigle : « Y’a longtemps qu’on fait d’la politique – Vingt ans de guerre contre les moustiques »…

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