Il n’y a pas à dire : My Fierce Ignorant Step de Christos Papadopoulos, présenté par Danse Danse hier soir, est captivant. Mais, un peu comme du doomscrolling, étrangement insatisfaisant, aussi.
C’est une trame sonore insistante, sur des beats irrépressibles, qui accompagne, sans fléchir une seule seconde, les 60 minutes de la chorégraphie métronomique de Christos Papadopoulos. Un chef-d’œuvre choral moderne est en partie samplé (Axion Esti de Miki Theodorakis) et transformé par Kornilios Selamsis et Jeph Vanger, qui ajoutent aussi leurs propres contributions personnelles.
MY FIERCE IGNORANT STEP SE POURSUIT JUSQU’AU 31 OCTOBRE 2026
Ça part sur des beats légers, des clics de briquet qui n’allume pas (la réflexion vient d’une amie). Mais on devine rapidement un crescendo qui s’avèrera implacable. À la manière du Boléro de Ravel, le rythme répétitif et inlassablement répété sert de charpente à une lente, très lente construction. Petit à petit, des éléments s’ajoutent : une batterie qui meuble les interstices, un piano en un seul accord, ramené tel quel toutes les six mesures de quatre temps, puis des cordes, d’abord un peu décentrées par rapport à la mécanique rythmique, enfin des cuivres et un choeur, en échantillonnage. Mais il y manque, contrairement au Boléro, une mélodie qui viendrait habiller l’ensemble, une phrase sinueuse qui agirait comme un contrepoids à la mécanique rigoureuse et obsessive. Un mortier humaniste à ce mur sonore de plus en plus impénétrable.
Sur cette trame, les corps ne font qu’un, se meuvent comme des oiseaux en vol coordonné. Rarement, presque jamais en fait, les neuf danseurs interagissent les uns avec les autres. Des solitudes portées, guidées, par un même système de pensée. On ne sent pas l’oppression d’un régime quelconque ici. Il ne s’agit pas, de toute évidence, d’une critique sociale et politique déguisée. Non, il y a clairement exaltation et satisfaction de vivre, individuellement, solitairement, le même plaisir que son voisin, sa voisine. Mais à qui on ne parle jamais. D’innombrables va-et-viens d’avant à arrière, de gauche à droite de la scène. Les mêmes déhanchements, les mêmes élans, les mêmes étirements, bras, jambes, têtes, sauf, comme je l’ai dit, de rarissimes exceptions. Tout cela, sur la pulsation musicale, est initialement captivant, hypnotique. À mi parcours, cela dit, je me demande si on n’est pas en train de tourner à vide. L’attraction reste, mais elle a perdu de sa magie première. Un peu comme le papillonnage auquel nous succombons à peu près tous et toutes sur nos téléphones le soir. La première étincelle est vivifiante, les suivantes maintiennent la passion un bout, puis on commence à se demander ce que tout cela nous apporte vraiment, s’il ne devrait pas y avoir plus de complexité nourrissante à goûter quelque part. Si on ne devrait pas faire autre chose, sortir de nos bulles confortables, finalement très conformistes.
Curieuse symbolique, donc, que cette création qui à le mérite de révéler un peu de ce que nous sommes devenus : des monades isolées bougeant, consommant, riant, pleurant et existant au même rythme, avec les mêmes tortillements, la même présence au monde que des millions d’autres, qui doivent, comme nous, regarder les mêmes vidéos Instagram ou TikTok au pas des mêmes algorithmes techno-holistiques contemporains. Tous et toutes, des individualités revendiquées, mais pourtant pareilles et semblables; des unicités célébrées comme telles, mais coulées dans le même moule, heureux-euses dans notre cocon, et à peine conscient que la suivante, ou précédente, est autre chose qu’une notion intellectualisée à travers une matrice consensuelle. Un monde heureux?
C’est peut-être là la force de My Fierce Ignorant Step. Celle de nous montrer, si on sait l’analyser attentivement, cette réalité collective sans faire de morale, sans verser dans l’apocalyptisme dystopique, pour nous faire peur. On nous montre une utopie exaltante qui, finalement, remet en cause par sa simple existence ses velléités inspiratrices. Cela dit, je ne suis vraiment pas certain que c’était l’intention du créateur. Alors, qu’en déduire?
Papadopoulos affirme avoir conçu sa chorégraphie en pensant aux joies simples de sa jeunesse. Joies faites d’espoirs ouverts à tous les possibles. En fin de compte, c’est plutôt, il me semble, un constat d’échec collectif dont il fait montre.
Comment être captivé tout en ressentant un manque. Il y a là, je pense, toute l’essence de notre premier quart de 21e siècle.























