Jazz@Vue | Daniel Mille de nouveau chez Yves Léveillé et son ensemble

Entrevue réalisée par Alain Brunet
Genres et styles : jazz contemporain / jazz moderne

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Au printemps 2022, le pianiste et compositeur Yves Léveillé a invité l’accordéoniste français Daniel Mille à jouer à Montréal dans le contexte de la série  Bourdonnements Jazz  présentée  par le jazzman québécois au petit Outremont. Tout indique que cela s’était très bien passé entre Daniel Mille et l’ensemble d’Yves Léveillé, aujourd’hui constitué du saxophoniste Frank Lozano, du contrebassiste Guy Boisvert et du batteur Pierre Tanguay puisque Daniel Mille est de retour aux côté des musiciens québécois, cette fois dans la grande salle de l’Outremont.

PAN M 360 étant partenaire du festival Jazz@vue qui s’y tient du jeudi 29 octobre au dimanche 1er novembre et que Daniel Mille et l’ensemble d’Yves Léveillé s’y produisent le vendredi 30 dans un programme partagé avec le trio de la pianiste Emie R. Roussel, nous avons joint Daniel Mille en France et nous lui avons posé quelques questions sur ses activités passées et présentes, aussi sur la musicalité de son jeu et de son approche.

BILLETS ET INFOS ICI

PAN M 360: Alors donc, écoutez, vous êtes venu à plusieurs reprises à Montréal. Vous êtes venu au festival de jazz, dans toutes sortes de contextes.  Vous avez travaillé aussi avec Yves Léveillé, avec qui vous revenez travailler cette fois-ci. Absolument. Expliquez-nous votre relation avec le public québécois et montréalais.

Daniel Mille:  Je suis souvent venu au Québec. Depuis le début de ma carrière, j’y viens.  Je suis venu jouer ici, je me souviens, je crois la première fois, avec un chanteur, Gilbert Lafaye, et je remplaçais alors  Richard Galliano, j’avais  alors 25 ans. J’étais venu jouer au Petit Champlain à Québec. Et je suis venu, comme vous l’avez dit, avec différents projets depuis. Je me souviens notamment d’un concert au Gesù où j’ai passé de très bons moments, un autre au avec le chanteur brésilien Marcio Faraco au Summum ?

PAN M 360: Au Spectrum, vous voulez dire.

Daniel Mille: D’accord haha!  Plus récemment, à un festival de littérature, où j’accompagnais Jean-Louis Trintignant. J’ai déjà joué avec Bïa, la chanteuse brésilienne qui vit chez vous et qui était en France auparavant et qui était comme moi sur Saravah, le label de Pierre Barouh. J’ai déjà aussi enregistré avec le violoncelliste Eric Longsworth et le batteur Pierre Tanguay.  Enfin, je suis souvent venu au Québec,  avec un tas de gens.

PAN M 360: Et le pianiste Yves Léveillé, avec qui vous avez déjà travaillé au Québec ?

Daniel Mille: Je crois que c’est la troisième fois que je viens jouer avec Yves et sa belle équipe. Je ne sais pas (ou je ne sais plus!)  comment ma musique est allée jusqu’à Yves, mais mes disques à un moment donné sortaient au Québec, donc peut-être qu’il les a découverts comme ça. Tout simplement, un jour, il m’a appelé en proposant de venir comme invité. Et puisque je viens toujours au Québec avec plaisir, j’ai dit oui, bien sûr!

Dans l’orchestre, il y avait Yves, mais il y avait Pierre Tanguay que je connaissais déjà, et puis j’ai rencontré toute la belle équipe, et puis ça s’est merveilleusement passé. Nous avons joué à Montréal, j’y suis revenu deux ans après, et puis là, nous jouons dans une plus grande salle, je crois.

PAN M 360: Oui, vous jouez au Théâtre Outremont, qui est un magnifique théâtre art déco du début du XXe siècle. 

Daniel Mille: Oui, mais c’était dans ce théâtre-là que nous jouions auparavant, mais dans sa petite salle. C’est un très bel endroit,  il y  a une merveilleuse équipe, Yves et moi sommes  devenus amis, alors la question ne se pose même pas quand il m’appelle, je suis ravi de revenir.

PAN M 360:  Parlons de l’évolution de votre carrière récente. Vous avez toujours été très ouvert artistiquement,  vous n’avez pas fait que de la musique instrumentale, vous avez souvent accompagné des chanteurs, acteurs ou poètes des poètes, des acteurs, c’est très varié. Vous n’évoluez pas dans un cadre strict.

Daniel Mille: Écoutez, j’ai fait un petit peu d’accordéon quand j’étais petit, et puis j’ai arrêté très vite l’accordéon, parce que la musique qu’on jouait à l’accordéon à l’époque ne m’intéressait pas, quand mes copains écoutaient les Beatles, ça ne m’intéressait pas. Et puis j’ai entendu un jour Nougaro avec Richard Galliano, je me suis remis à l’accordéon, donc j’ai un parcours un peu particulier. Moi, à 18 ans, j’étais menuisier, et puis à 20 ans, 22 ans, j’ai entendu Nougaro, je suis tombé amoureux du personnage, de sa musique, j’ai entendu Galliano pour la première fois, et j’ai décidé de reprendre l’accordéon, parce que j’avais mis mon accordéon au placard depuis des années.

PAN M 360:  Oui, vous avez retrouvé l’accordéon et depuis,  on vous aime beaucoup pour votre musicalité, votre souplesse, votre ouverture d’esprit, c’est ça qui l’emporte. C’est votre musicalité fondamentale qui nous intéresse chez vous. On n’y cherche pas la haute virtuosité technique, on apprécie votre écoute et votre capacité de réagir au moment présent.

Daniel Mille:  J’en parle souvent avec mes amis accordonistes, pour qui j’ai tellement d’admiration, de Richard Galliano à Vincent Peirani ou Lionel Suarez, qui sont des virtuoses, je leur dis, moi j’ai pas votre parcours, j’ai pas 15 ans d’accordéon au conservatoire, j’étais menuisier à 18 ans, à 16 ans j’étais apprenti menuisier, donc quand j’ai décidé de reprendre la musique. 

Bien sûr j’ai beaucoup travaillé sur mon instrument, je travaille toujours ma technique pour pouvoir m’exprimer le mieux possible, mais il a fallu que je tire mon épingle du jeu différemment, alors est-ce que je le fais parce que j’ai réfléchi à ça, ou parce que naturellement je joue comme ça, je saurais pas vous dire…  Je travaille plutôt sur l’économie de moyens que sur un truc très démonstratif, mais c’est aussi parce que j’ai pas le bagage de toute façon technique pour pouvoir le faire, il faut être très honnête, donc consciemment ou pas, je tirais mon épingle du jeu différemment, évidemment quand on fait moins de notes, il faut qu’elles aient du sens, il faut que ça soit les bonnes, il faut qu’il y ait une intention qui convienne à chaque fois, il faut qu’elle ait du poids, de la densité.

PAN M 360: Chose certaine, on se rend compte rapidement de votre musicalité. Pour moi,  vos (petites) limites techniques ne m’ont jamais gêné ou agacé, parce que c’est votre musique qui compte à la fin. Si vous n’aviez pas été un excellent musicien et un improvisateur  vraiment connecté avec les esprits de la musique, vous n’auriez pas fait de carrière. 

Daniel Mille: Oui, on est tous conscients de ce qu’on sait faire, de ce qu’on ne sait pas faire surtout, donc je sais que j’ai hélas mes limites parce que je suis confronté à elles tous les jours.

PAN M 360:  Exact, mais en même temps, vous continuez d’évoluer, votre jeu, même quand vous avez cessé la menuiserie, à partir du moment où vous avez commencé à reprendre l’accordéon, c’est sûr que depuis ce temps-là, votre technique s’est vraiment améliorée au max, n’est-ce pas? 

Daniel Mille: Oui, bien sûr, j’y travaille, c’est normal, c’est mon jeu quand même, bien sûr, mais quand je vais écouter mes amis, je suis toujours épaté de leur prouesse. 

PAN M 360: Oui, mais maintenant, plus ça va, on regarde sur Facebook ou sur Instagram les nouveaux jeunes virtuoses, il y en a des légions, c’est partout, alors ce n’est pas ça qui compte seulement, c’est beaucoup ce qu’on a à dire.

Daniel Mille:  Je suis évidemment d’accord avec vous, mais c’est pas le sujet, évidemment, sauf que, comment vous dire, s’ils avaient une technique immense, sans limite par exemple, j’aurais vraiment le sentiment d’avoir choisi comme je joue. Tandis que là, toute ma vie, je vais rester à me dire, et si j’avais plus de technique, j’aurais joué comment? Est-ce que j’aurais fait les mêmes choix? Vous voyez ce que je veux dire? 

PAN M 360: Oui,  je comprends très très bien ce que vous dites, c’est un dilemme musical permanent pour tout le monde qui fait de la musique. Mais en même temps, ce qui est intéressant, c’est que parfois, les résultats sont supérieurs avec certaines limites techniques. Parce qu’il y a des hauteurs qu’on atteint qu’on n’atteindra pas avec un langage extrêmement élaboré et trop versé sur les prouesses techniques.

Daniel Mille:  Peut-être, je serai toujours en conflit avec moi-même, vous voyez? 

PAN M 360: C’est beau que vous l’exprimiez comme ça, votre humilité  vous honore! 

Daniel Mille: Je ne sais pas quoi vous répondre, je ne sais pas, en tout cas, je suis là.

PAN M 360:  Vous n’avez rien à répondre, haha!  Ce n’est pas une question ici , mais bien un compliment qui vous est adressé ! 

Daniel Mille:  Alors donc, parlez-nous de ce qui vous passionne en ce moment, dans les derniers mois ou les dernières années? 

PAN M 360: Alors, dans les dernières années, je me suis mis un petit peu de côté, surtout depuis la COVID. Mon dernier disque a 11 ans ou 12 ans, on a beaucoup joué  ce projet-là, qui était un projet consacré à la musique d’Astor Piazzolla, que j’avais enregistré avec trois violoncelles et une contrebasse. Ce qui faisait partie de ma vie,  par la suite c’était mon travail avec Jean-Louis Trintignant, que j’ai tellement aimé. Et l’homme et le travail avec lui. Évidemment, ça me manque un peu et donc, j’ai des projets avec du texte. Parce que vraiment, j’aime les mots, j’aime le texte. J’ai découvert ça avec Jean-Louis et j’ai beaucoup aimé. Le piège, c’est quand on a fait ça avec Jean-Louis Trintignant, on ne peut plus le faire avec beaucoup de monde ! On s’ennuie, sinon. Et moi, je ne veux pas m’ennuyer. On avait présenté trois spectacles à Montréal. 

PAN M 360: Malheureusement, je n’y ai pas assisté. Je m’en mords les doigts, parce que l’homme n’est plus (1930-2022).

Daniel Mille:  Pour moi, jouer avec Jean-Louis, c’était comme jouer avec Miles Davis. L’art du silence, l’art du son… c’était une merveille ! Donc, j’ai plus mon si cher ami Jean-Louis, mais j’ai toujours envie de faire des choses avec le texte, parce que j’aime ça. J’aime faire des projets comme ça, avec des comédiens dont je ne peux pas vous donner de noms pour l’instant, parce que ce ne sont que des projets. 

Et puis, je parle depuis des années de cette idée de faire un disque solo. Depuis des années, pour tout vous dire, je vous l’avoue, je dis ça. Et je me demande si je ne le disais pas ça plus jeune, pour faire l’intéressant ! Me dire un jour, je ferai un disque solo, que tous les accordéonistes, à un moment donné, font un solo, l’épreuve du solo, etc. Je me suis aussi amusé à dire, un jour, je ferai un disque solo, mais je ne veux pas que ce soit un disque d’accordéon. Or, je suis accordéoniste, je ne sais jouer que l’accordéon. Donc, quand je voulais dire ça, je voulais dire que très souvent, même chez les grands, grands accordéonistes que je peux entendre, et merveilleux, que j’admire, etc., quand ils font un disque solo, je ne sais pas comment vous le dire, je m’entends à un disque d’accordéon. 

Ça veut dire que j’entends quand même des phrases accordéonistiques, j’entends quand même… Et je me disais, c’est sûrement possible, j’aurais fait un disque de musique, mais qui soit à l’accordéon, parce que je suis accordéoniste, mais que ce soit plus un disque de musique qu’un disque d’accordéon. Je faisun peu le malin quand je vous dis ça, parce que je ne sais pas à quoi ça ressemblera vraiment. Et là, je m’y penche en ce moment, et je me gratte un peu la tête, parce que là, c’est là que je me rends compte que j’ai fait le malin pendant des années, en me disant, je vais faire un disque tout seul, qui ne sera pas un disque d’accordéon. Je suis un peu au pied du mur ! 

PAN M 360: On vous comprend!  C’est donc un projet en gestation. Et vous répétiez avec qui en ce moment lorsque je vous ai joint ?

Daniel Mille: Alors là, je suis en répétition avec un chanteur français qui s’appelle François Buffaud, qui m’a demandé de  remplacer son accordéoniste pour un concert à Belfort, et comme j’aime la chanson, et qu’il a des jolies chansons et qu’il est un ami, j’ai accepté de l’accompagner. Après quoi je joue avec Diego Imbert (contrebasse) et Eric Séva (saxophones) pour ensuite venir à Montréal. Nous jouerons  quelques compositions  de Yves Léveillé et pas mal des miennes.

PAN M 360:  Excellent, super !  On est content de vous avoir de nouveau à Montréal, et on vous souhaite une excellente continuation, Daniel Mille!

Daniel Mille:  Je vous remercie infiniment, je me réjouis vraiment de les retrouver tous et d’arriver dans ce pays que j’aime tant.

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