musique contemporaine

Molinari-Mondrian : excellente rencontre des yeux, des oreilles, du Québec et des Pays-Bas

par Frédéric Cardin

C’était un maudit bon show. Non, ce n’est pas à la sortie du Centre Bell ou du Metropolis que moi-même et mes estimés collègues PanMistes (Alain Brunet et Michel Rondeau) avons exprimé ensemble cette réflexion spontanée. C’était après un concert du Quatuor Molinari à la salle Bourgie. Un programme intelligemment rodé, composé d’oeuvres contemporaines de très haut niveau, aussi agréables à écouter qu’elles sont exigeantes. Une exigence qui récompense au centuple les musicophiles qui plongent dans l’aventure. 

Le concept était porté par l’esprit d’une rencontre entre le Québec et les Pays-Bas. D’abord par la musique, avec deux compositeurs québécois (John Rea et Denis Gougeon) et deux néerlandais (Wilbert Bulsink et Guus Janssen), lesquels, à parts égales aussi se partageaient une création et une interprétation d’une pièce existante. La rencontre se faisait également à travers l’univers pictural des deux géants respectifs que sont Guido Molinari au Québec et Piet Mondrian aux Pays-Bas. Finalement, pour boucler la boucle de ce regard transversal, des projections vidéo inspirées de tableaux des deux maîtres (entre autres) accompagnaient le jeu des quatre membres du Quatuor montréalais. 

Le programme s’est amorcé avec Objets perdus de John Rea (né en 1944), une pièce de 1991 et que je n’avais pas entendue depuis belle lurette. En la réécoutant sous les doigts experts des Molinari, je me suis rendu compte à quel point cette musique avait bien vieilli. Ses pulsations fourmillantes, survolées de temps à autre par des lignes amples et lyriques, son ancrage tonal (élargi), son expressivité franche, tout cela sonne comme de la bonne musique dite ‘’post-moderne’’ actuelle, celle qui dit retourner à des formes et principes classiques et sortir du cadre idéologique de l’avant-garde stricte. Ainsi, Objets perdus était (et est toujours) une partition plus pertinente que beaucoup de pièces expérimentales et rigidement abstraites écrites à la même époque. L’accompagnement visuel, construit par le vidéaste Udo Prinsen n’a pas démontré des connexions pertinentes au langage musical de Rea. Du moins en ce qui me concerne. Heureusement, les suivantes allaient être plus inspirées (j’y reviendrai). 

La création suivante était celle de Wilbert Bulsink (né en 1983), compositeur apparemment assez bien réputé dans son pays, et ailleurs en Europe, mais méconnu ici. Son Quatuor à cordes no 2 s’inspire de quatre tableaux de Guido Molinari : Serial, un titre de la série Continuum, Collage et un tableau issu de sa période expressionniste ou il peignait dans le noir, sans recours visuel (le titre n’est pas précisé). La musique de Bulsink est informée structurellement par la picturalité de Molinari. Dans le cas de Serial, les bandes verticales colorées, nettement découpées, sont illustrées musicalement par des motifs/textures/expressions sonores fortement contrastées, juxtaposées sans aucune transition. Ces opposés coupés au couteau se côtoient d’abord sans se mélanger, mais vers la fin, une sorte de rapport holistique est perceptible, comme si, après avoir observé chaque monade de couleur verticale, l’observateur pouvait enfin appréhender du regard l’oeuvre complète. Continuum est un tableau habité par un foisonnement de petits carreaux chromatiques, dans un canevas carré basculé d’un quart, de sorte que le cadre apparaît sur sa pointe plutôt que sa base droite. L’impression est plutôt celle d’un entrecroisement de teintes. En musique, Bulsink construit une partition plus intégrée, dans des contrastes moins violents, qui s’entrelacent avec plus de naturel. Collage fait référence a la technique des bribes de matériaux réunis par Molinari dans des compositions charpentées par du masking tape. Bulsink reprend des bribes des deux premiers mouvements et les assemble de manière plus cohérente que ce qu’on en attend. Finalement, …dans le noir est inspiré des expériences de Molinari avec la peinture automatique, réalisée dans le noir, donc sans recours visuel. Afin de créer une équivalence en musique, Bulsink a demandé aux interprètes de Quatuor Molinari de se couvrir de casques anti-bruits, du type de ceux qu’on utilise sur les chantiers de construction. Ainsi, les musiciens ne peuvent entendre leurs voisins, et même difficilement ce qu’ils jouent eux-mêmes. Ajoutez à cela une partition basée sur des sections pouvant être jouées aléatoirement par l’interprète et vous avez là une pièce qu’il sera presque  impossible de réentendre deux fois de la même façon. L’écriture de Bulsink a heureusement évité la bouillie cacophonique en assurant des gestes et interventions de chaque musicien faits de douceur, de subtilité et de délicatesse parfois arachnéenne. Derrière la musique, les projections de Prinsen étaient cette fois logiquement symbiotiques avec les notes. Prinsen ne s’est pas contenté de montrer les tableaux correspondants (ce qui aurait été, ma foi, assez banal), mais il en a transformé la nature en l’imprégnation d’un dynamisme rythmique et mouvant sachant appuyer le propos musical.

Suivait une œuvre de 1981 de Guus Janssen (né en 1951), le Quatuor à cordes no 2 ‘’Streepjes’’, qui veut dire bandes (ou stripes en anglais). L’astuce de Janssen dans ce quatuor tout en finesse est d’avoir demandé à chaque cordiste de désaccorder une des cordes de son instrument et de la régler de façon à permettre l’utilisation d’une tonalité naturelle, ou ce qu’on appelle l’intonation juste. En résulte une pièce formellement atonale, mais qui semble flotter doucement sur des harmonies aérées, agréablement ventilées, peu astreintes aux dissonances rugueuses. L’utilisation de pulsations bondissantes mais jamais pesamment appuyées achève de dessiner le caractère plutôt agréable (même si tout de même exigeant) de ce Quatuor maîtrisé avec beaucoup de grâce et de précision par les Molinari. Les projections de très fines lignes lumineuses en couleurs pastels, de Prinsen, côtoyaient habilement, ici encore, le propos musical. 

Pour terminer, c’est le compositeur québécois Denis Gougeon qui rendait la pareille à Wilbert Bulsink en s’inspirant d’un peintre néerlandais, le plus connu de tous, et l’un des plus populaires au monde, Piet Mondrian. Vaste défi, car comment traduire les lignes colorées, géométriques, si emblématiques de l’artiste? Gougeon, avec bonheur, n’a pas cherché à faire de la réflection mimétique d’une structure visuelle abstraite. Il a plutôt laissé parler une certaine émotion. C’est d’ailleurs ce qu’il fait de mieux. Le premier des trois mouvements est inspiré de Soir, Arbre Rouge, un des premiers tableaux de Mondrian, avant sa période abstraite. Un arbre rouge sur fond bleu profond stimule ainsi le Québécois dans une pièce organique, qui naît dans une obscurité veloutée, frémissante de glissandos serpentins, autant de racines qui s’étendent dans le secret de la terre. L’ensemble progresse lentement vers la lumière, laissant se déployer des branches qui semblent s’épancher vers le ciel. Magnifique, avec un plus une fort jolie construction visuelle de prinsen, qui révèle l’arbre petit à petit. 

Composition avec grand plan rouge, jaune, noir, gris et bleu, le deuxième mouvement pénètre enfin dans le monde géométrique de Mondrian, celui que l’on connaît si bien. Ici, la musique se fait plus dense, pleine et charnue, bien que rutilante. Elle est aussi animée d’une énergie vibrante qui se marie aptement avec la création visuelle de Prinsen, qui nous fait entrer dans le tableau, qui se révèle dans une tridimensionnalité tourbillonnante. Imaginez que vous avez une image avec de multiples points, ou carrés/rectangles, et que vous découvrez qu’en vérité, ce sont les sommets de gratte-ciels d’une grande ville. Imaginez alors tout ce que vous y verrez d’étonnant en descendant au niveau de ses rues.

Finalement, Gougeon conclut son parcours avec un bang excitant : Broadway Boogie Woogie. Ce tableau, peut-être le plus célèbre de tous ceux de Mondrian, est une invitation a de la musique swinguante, invitation que n’a pas refusée le Québécois. Celui-ci utilise comme matériau de base une pièce pour piano de Albert Ammons, Stomp (1939), dont les syncopes jazzées évoquent parfaitement, bien entendu, le New York tonifiant du quartier des comédies musicales dans les années 1930-40. Gougeon cite son matériau dès le départ, mais le transforme brillamment, lui faisant faire des détours imprévus et excentriques, comme dans un taxi jaune conduit par un fou du volant qui veut en mettre plein la vue. La mélodie déhanchée de Ammons revient à la fin, comme pour appuyer pour de bon le propos, mais finit par s’éteindre doucement. Une finale passionnante et appropriée. 

Chapeau aux quatres membres du Quatuor Molinari, ainsi qu’aux compositeurs présents et au vidéaste Udo Prinsen. C’était un maudit bon show. 

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